1878 donne le coup d’envoi du chantier de construction du chemin de fer à La Réunion. Avec ses 126 km de ligne entre Saint-Benoît et Saint-Pierre en passant
par le chef-lieu, ses 13 gares, 41 ponts métalliques, 14 ponts en maçonnerie, ses dizaines de ponceaux, aqueducs et tranchées, le chantier aussi titanesque apparaît-il, ne pose pas véritablement de problème à La Réunion qui détient le savoir-faire requis “sauf entre Saint-Denis et La Possession, du fait de la falaise qu’il va falloir percer. Cela, on ne sait pas le faire localement, en particulier par ce que l’on ne sait pas manier les explosifs à grande échelle” explique Jocelyne Le Bleis.
Le plus long tunnel au monde
Avec une longueur totale de 10,4 km, la succession de tunnels entre Saint-Deniset la Possession figure au nombre des trois plus longs ouvrages de ce type au monde. En outre, le tunnel creusé entre Saint-Denis et la Ravine à Jacques est le plus long tunnel à voie métrique (1m séparant les rails) de son époque.
Aujourd’hui, deux de ces ouvrages sont condamnés, celui reliant Saint-Denis à la Ravine à Jacques (5680m), l’autre la Ravine à Jacques à La Grande Chaloupe (730m). Reste le boyau long de 4020m entre La Grande Chaloupe et La Possession. Propriété du Département, l’ouvrage qui abrite une colonie de salanganes, est classé site protégé.
Des offres d’emploi relayées par le curé
Si la CPR, dont le siège social est basé à Paris, opère la majorité de ses recrutements d’ouvriers à La Réunion, certains
seront aussi engagés en Métropole. “Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la France est un véritable chantier et la main d’oeuvre très recherchée. On fait venir
des ouvriers de la voisine Italie, alors extrêmement pauvre. Le long des chantiers de Métropole, sont installés des petits entrepreneurs, notamment Piémontais, qui recrutent la main d’oeuvre dans leurs villages d’origine situés dans le Piémont, une province du Nord-Ouest de l’Italie. Au cours de mes recherches je me suis rendu compte que la plupart des Piémontais mobilisés sur la construction des tunnels de La Réunion venaient du même coin : une région au Nord de Turin appelée le Canavese et plus particulièrement du Valchiusella, un territoire abritant des mines de fer exploitées depuis l’antiquité” explique l’écrivaine. En parallèle, les ouvriers Piémontais mobilisés sur les chantiers de métropole, qui pour la plupart savaient lire et écrire (à la fin du XIXè, Le Piémont enregistre le plus fort taux d’alphabétisation du pays, on évoque 67% de la population masculine sachant lire et écrire), se font le relais des opportunités d’emplois qui sont également reprises dans la presse locale. Plus étonnant encore : le dimanche, en chaire, le prêtre lui-même fait passer les offres d’emploi !
Une main d’oeuvre appréciée
En dépit de l’absence de documents officiels, la romancière qui n’a trouvé qu’un seul acte attestant de l’arrivée à La Réunion de ces hommes âgés de 20 à 50 ans, pense que ces derniers, du fait de l’immensité de la tâche à accomplir, seraient arrivés en deux salves. Une première en 1878, suivie d’une seconde en mars 1879, date à laquelle 140 Piémontais, dont 5 femmes débarquent d’un navire anglais parti du Havre, ayant fait escale à Marseille pour charger les Piémontais, puis à Aden pour charger du charbon mais également une soixantaine d’Égyptiens, de Somaliens… recrutés pour opérer le creusement du Port de La Réunion. “Les promoteurs du projet, le riche homme d’affaires Eugène Pattu de la Barrière mais surtout Alexandre Lavalley,
De nombreuses zones d’ombre
Le chiffre de 200 Piémontais engagés pour creuser les tunnels réunionnais reste néanmoins approximatif. Quid des contrats de travail ? La romancière n’en ayant retrouvé aucune trace, elle s’est attachée à mobiliser son imagination pour combler les vides historiques. “Le débarquement était généralement opéré à Saint-Denis, sauf s’il y avait des malades à bord, auquel cas le navire débarquait à La Grande Chaloupe. J’ai ainsi retenu cette éventualité pour faire débarquer les passagers à La Grande Chaloupe et parler du Lazaret” explique-t-elle. En revanche, tout ce qui est avancé en termes de contexte historique a été corroboré, en particulier par un historien piémontais spécialisé dans les stratégies migratoires observées dans cette région de l’Italie.
Si de nombreuses zones d’ombre subsistent quant à l’arrivée de ces Piémontais, on sait qu’ils étaient logés à La Ravine à Jacques. Proche de la Grande Chaloupe, le campement au sein duquel les Piémontais avaient leur bâtiment en dur, abritait également une fontaine, une infirmerie, un magasin dédié au matériel de chantier, une écurie… S’il est avéré que certains travailleurs dormaient sur le chantier, le flou demeure néanmoins quant à leurs conditions de vie et detravail. Un des journalistes de l’époque,
Thomy de La Huppe qui relayait l’avancée des travaux de chemin de fer pour le Moniteur de La Réunion relate l’histoire suivante : En contrebas du tunnel, il y avait le chemin Laugier emprunté quotidiennement par quelque 200 personnes dont certaines ont attesté avoir vu par les fenêtres, des ouvriers dormant dans les tunnels enveloppés dans des couvertures, faisant penser à des momies. “Ces fenêtres qui permettaient aux ouvriers d’accéder au tunnel, servaient aussi à évacuer les gravats… qui tombaient directement sur ce chemin et ceux qui l’empruntaient ! Suite à leurs réclamations un système de drapeau /sifflets avait été installé pour prévenir des explosions et autres lâchers de gravats” relate l’écrivaine.
Une place dans la mémoire réunionnaise
A l’issue du chantier, la plupart des Piémontais sont rentrés chez eux. Certains cependant sont restés dans l’île où ils ont fait souche. La romancière a retrouvé la trace de 6 hommes dont les noms sont présents dans des actes de mariage. Parmi eux : Luigi Crovella, né dans le Piémont, marié le 1/08/1894 (sur son lit de mort) à Eléonore Gamelon qui lui a donné 6 enfants et décédé le 30 août.
Face à l’ancienne gare de la Grande Chaloupe, un monument discret a été érigé à la mémoire des Piémontais de La Réunion et en hommage à leur contribution au développement économique de l’île. Les tunnels ne sont en outre pas la seule trace laissée par ces travailleurs transalpins qui auraient également introduit dans l’île l’accordéon diatonique. Pour leur rendre hommage, le groupe Vavangue a composé la Polka des Piémontais dans les années 70.

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