Un homme sans titre écrit par Xavier Le Clerc et édité chez Gallimard a reçu le Grand Prix du Roman Métis 2023, prix littéraire international de la Ville de Saint-Denis organisé par La Réunion des Livres. Une histoire bouleversante racontée avec justesse et tendresse, celle de son père Mohand-Saïd Aït-Taleb, né dans un petit village kabyle en Algérie, arrivé en France pour travailler à l’usine. Une vie de labeur, rongée par les inquiétudes d’un homme à qui l’auteur restitue magnifi quement la force d’âme et la noblesse du coeur.
“Papa est mort”, ce sont les mots que reçoit Xavier Le Clerc par courriel lui annonçant le décès de son père qu’il n’avait pas revu depuis 20 ans. Ils rappellent ceux de l’incipit de L’Étranger d’Albert Camus : “Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas”. À la différence près que les phrases de Camus se terminent par un point final. “Mon père ne pouvait pas mourir sans point final. Cela reviendrait à l’enterrer une seconde fois. Il avait droit à un récit sur sa vie... Encore faut-il qu’elle
ait eu une majuscule”, confie l’auteur. L’urgence s’empare du fils, celle de rendre hommage à cet homme dont l’existence a démarré dans les gourbis de Kabylie où règne une misère terrible. Très jeune, Mohand-Saïd va devoir travailler sans relâche, la terre d’abord puis l’acier sortant des hauts-fourneaux de la Société métallurgique de Normandie après avoir pris le chemin de l’exil seul puis avec sa femme et ses enfants. “Je suis né de ce ventre d’a amé. Et je considère cela comme un privilège, un cadeau de la vie car je peux penser à l’essentiel”.
Un chant d’amour à la France.
Cette histoire déchirante est racontée sans mièvrerie avec une économie du verbe remarquable. “La douleur n’autorise pas de déborder. C’est une démarche de dignité que de refuser la facilité du pathos”. Cet homme sans titre n’était pourtant pas sans panache, contrairement à ce que son fils a longtemps cru. “J’ai réalisé le sens du sacrifice, de la droiture et du courage de mon père qui n’a pas pu aller à l’école. C’était un illettré dépourvu d’instruction mais pas d’intelligence. L’auteur appartient à cette lignée d’écrivains
qui redonnent dignité et reconnaissance à des vies “minuscules” et humbles où triomphait l’injustice des exploitations et de la pauvreté. Il restitue à ce père sa noblesse. Ainsi, quand ses enfants essuyaient des inultes racistes, il les enjoignait à les contourner comme une flaque d’eau, refusant de céder à la tentation de la haine.
Après avoir changé son nom qui l’empêchait d’accéder à un emploi qualifié malgré un très bon CV, Xavier Charles Le Clerc réalise une carrière brillante dans l’industrie du
luxe. Ce changement ne s’est pas fait sans douleur. Il va à l’encontre de tout dogmatisme et témoigne d’un cheminement identitaire souple. Cela explique en partie l’intérêt manifesté par des lecteurs de toutes les origines, tendances politiques et milieux, aussi celui des très privilégiés.
En plus de libérer la parole sur des sujets sensibles, Un homme sans titre, est un chant d’amour à la France et sa langue, son école et ses bibliothèques. “Je vénérais les livres bien qu’il n’y en avait pas chez moi”, au point qu’il lui arrivait de voler et lire en cachette Les Trois Mousquetaires se jurant qu’un jour il écrirait des livres pour se racheter. “Mon père s’est sacrifé pour que je devienne Français. Aller à l’école, aimer, rêver, aspirer dans la langue française, c’est extraordinaire !”.
Il ne renie pas pour autant le kabyle, sa langue maternelle, qui a construit son regard sur le monde. Cette attirance et ce don pour l’écriture et le beau sont pour lui “une grâce composée d’une part de mystère qu’il ne faut pas sous-estimer”. Un appel mystique qui le pousse à prendre des chemins incompris par ses proches. Ainsi, son homosexualité l’oblige à rompre tous les liens avec sa famille.
“L’écrivain du futur”, comme il se définit lui-même ne demande pas “à être compris mais à être respecté”. Son oeuvre réintroduit de l’humanité, du sensible, de la nuance dans ces parcours de vie broyés par la grande histoire qui parfois se mêle à la petite. En témoigne cette anecdote poignante. À la fin d’une conférence à Caen, une dame âgée dont l’oncle avait torturé des Algériens s’est mise à pleurer à chaudes larmes et c’est l’écrivain qui est allé la consoler, lui le fils d’un homme victime de ces actes terribles.
Je pense qu’il faut témoigner de l’empathie aussi aux anciens tortionnaires dont les enfants vont porter ce fardeau de l’infamie de leurs actes”. Un message de bonté et d’humilité d’une rare puissance, porté par une langue ciselée par un orfèvre au grand coeur.

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