L'École à La Réunion

Dans un contexte d’actualisation sinon de refonte de nos systèmes d’éducation, le président de La République Française a exprimé vouloir réinventer “nos bonnes vielles écoles normales”. L’occasion d’aborder l’histoire de l’enseignement et de la formation des enseignants à La Réunion, appuyés sur l’expertise de Raoul Lucas, responsable du programme scientifique Histoire et Mémoire de l’École à La Réunion.

Dès le début de la colonisation, plusieurs tentatives visant à établir la scolarisation des enfants des colons vont successivement capoter. L’enseignement va ainsi longtemps demeurer une affaire dérisoire.

En l’absence de réponse locale, les franges supérieures de la société coloniale envoient leur progéniture à l’île de France et en Europe. “Les autres se débrouillent comme ils peuvent pour donner une éducation à leur(s) enfant(s)” confirme Raoul Lucas, et de poursuivre: “La question de l’éducation va devenir cruciale au XIXe siècle, sous le coup detrois éléments majeurs : la perte de l’île de France, le développement de l’industrie sucrière locale nécessitant une formation professionnelle, et la croissance de la population de Libres de couleur qu’il convient d’intégrer”. Ces raisons combinées vont faire de la question scolaire dans la Colonie une nécessité. Reste à en définir les modalités : une Ecole pour qui, pour délivrer quel enseignement, et confiée à qui ? Un débat va alors opposer la société coloniale au gouvernement central et le bras de fer va tourner à l’avantage des locaux. Sans interdire l’installation d’un Collège Royal à Bourbon, le gouvernement refuse la prise en charge de l’établissement, à la Colonie de se débrouiller. Le rôle de la famille Desbassayns va être alors primordial. Ayant fait leurs études au sein du très renommé Collège de Sorèze, l’un des établissements les plus réputés de France, avant d’intégrer la prestigieuse université américaine de Yale, les fils de l’illustre famille réunionnaise mobilisent leurs réseaux scientifiques, intellectuels et économiques au service de la création du Collège Royal, lequel va offrir un cursus complet, des petites classes au baccalauréat, à une population masculine, blanche et riche exclusivement.

L’école élémentaire : objectif former les travailleurs

Parallèlement au Collège Royal, les congrégations, Frères des Ecoles Chrétiennes et Soeurs de Saint- Joseph Cluny se voient confier la tâche d’ouvrir des écoles, avec comme injonction la délivrance d’une formation rudimentaire dans l’objectif de mettre la population au plus vite au travail. “Ce qui n’est pas du tout le projet des Frères dont l’ambition est de pousser les enfants au plus loin de leurs capacités. Le conflit débouchera sur le départ des Frères à la fin du XIXe. Par ce qu’on en a assez de ces enseignants qui font mine de ne pas comprendre ce qu’on leur demande”, s’amuse Raoul Lucas. En ce qui concerne les filles, il a toujours été compliqué de les mettre sur un bateau direction l’île de France et qui plus est l’Europe. Pour autant, la société coloniale est désireuse de disposer d’une formation d’excellence pour les filles issues des populations aisées. L’instruction de ces dernières va alors être confiée aux Soeurs, avec des contenus diff érents selon les filles accueillies.

En préparation de l’abolition, des tentatives s’opèrent également pour proposer des classes du soir aux jeunes esclaves. Reste que peu de projets aboutiront du fait de détournements des budgets. “Ce scandale qui se fait avec la complicité des autorités sera dénoncé par Victor Schoelcher qui en tirera la nécessité d’une abolition totale et non progressive de l’esclavage” analyse Raoul Lucas.

Un bon enseignant est un enseignant formé.

Du soldat ivrogne inculquant aux enfants de 7 ans les bases de la lecture, de l’écriture et de l’arithmétique comme évoqué par Evariste de Parny dans une lettre à Antoine Bertin datant de 1775, jusqu’à la création en 2019 de l’INSPÉ de La Réunion, la formation des enseignants du territoire va emprunter un long chemin marqué par les controverses et les polémiques.

À la fin du XVIIIe siècle, Jean-Baptiste de La Salle, fondateur de la congrégation des Frères, impose en France plusieurs grandes idées qui seront à l’origine du noviciat : 1. On ne peut pas être enseignant en exerçant en même temps un autre métier, 2. Il n’est pas pensable d’apprendre quelque chose à un enfant sans travailler son comportement et l’aider à
bâtir un projet, 3. Pour instruire et éduquer les enfants, il ne faut pas être seul mais évoluer en équipe pédagogique. L’affectation des premiers Frères des Écoles Chrétiennes à Bourbon s’opèrera le 8 mai 1817. Répartis en binômes, ces derniers ouvriront trois écoles sur les communes de Saint-Denis, Saint-Paul et Saint-Pierre. De leur côté, les Soeurs de Saint-Joseph de Cluny développent leur propre système de formation en interne. Ce système va perdurer jusqu’à la fi n du XIXe siècle. “Alors qu’en France métropolitaine, dès 1833, vous avez une école normale de garçons par département, à La Réunion ce n’est pas le cas” déplore l’historien.

Le modèle normal

En 1874, un Cours normal (établissement sans statut et sans moyen) ouvre ses portes à Saint- Paul avant d’être transféré à Saint-Denis 5 ans plus tard. L’entrée dans l’établissement est soumise à l’obtention du brevet élémentaire, et débouche sur l’obtention du brevet supérieur.

Des diplômes alors très exigeants. “À La Réunion, on délivre en moyenne chaque année, une poignée de brevets supérieurs et une quinzaine de brevets élémentaires, hommes et femmes confondus” illustre Raoul Lucas. En 1880, les assimilationnistes qui ont remporté les élections, réclament la transformation du Cours normal en Ecole normale, comme en France. L’établissement est créé par décret le 16 novembre 1881.

Fonctionnant sous le régime de l’internat, il accueille les élèves-maîtres entretenus aux frais de la Colonie, les boursiers des communes et les élèves payants qui y apprennent le métier mais aussi l’histoire de l’école et les valeurs qu’il convient de transmettre aux élèves. À la fi n du XIXe, cette école de même que toutes les mesures d’assimilation du système d’enseignement (sauf celles concernant le lycée) sont supprimées. La raison ? : “Les élus locaux n’apprécient guère que l’organisation de l’enseignement échappe à leur contrôle. Jusqu’à ce qu’il y ait véritablement assimilation en matière d’instruction publique, vous aurez dans cette île un seul patron : le gouverneur”, confirme l’historien. L’École normale redevient donc le Cours normal. Sans obligation de création de postes statutaires pour les diplômés, les salaires de ces derniers restent dépendants des communes ce
qui conduira à un long combat, de la part des intéressés pour que leur rétribution incombe, d’abord à la Colonie puis après la départementalisation, au ministère de l’Éducation nationale.

En 1946, le département qui doit recruter ses instituteurs selon les mêmes mécanismes que tous les départements français, n’a toujours pas d’EN. La situation durera toute la décennie 1950. Après de multiples démarches des députés Raphaël Babet et Raymond Mondon sur l’absolue nécessité de doter le département d’une EN, des crédits ministériels sont enfin débloqués en 1956 et en 1961, La Réunion dispose à nouveau d’une EN, 64 ans après celle qui fonctionnait sous la Colonie. On intègre l’établissement soit après la troisième soit après le Baccalauréat, et on en ressort après deux années de formation professionnelle armé d’un savoir-faire technique enrichi d’une solide culture appliquée à l’école républicaine. “Quand vous sortez de l’EN, vous savez tenir une classe” résume Raoul Lucas. L’établissement restera en fonction jusqu’en 1968, “année qui marque la fi n du Modèle normal” explique l’historien qui confi rme la coexistence persistante de deux courants de pensée : ceux qui considèrent que l’on n’a pas besoin d’être formé pour être enseignant, et ceux qui soutiennent le contraire.

Depuis 1989 et la création des IUFM (Loi Jospin), la formation des futurs enseignants et confiée à l’université. “La formation dispensée fait la part belle aux enseignements universitaires au détriment des savoirs professionnels et utiles à l’exercice du métier. Ajoutez à cela les difficultés de fonctionnement des équipes pédagogiques comprenant des universitaires et des enseignants du primaire, sur fonds de redéfi nition du métier et de luttes corporatives, et vous obtenez la joyeuse situation d’aujourd’hui d’où la nostalgie vis-à-vis de l’École normale et son modèle articulant, savoir, savoirfaire pédagogique et savoir-faire professionnel”, termine Raoul Lucas.


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