Retracer l’évolution de l’agriculture à La Réunion, c’est plonger au cœur de l’histoire économique et sociale de l’île. Lors d’une récente conférence, Patrick Hoareau, ancien directeur général de la Fédération des Coopératives Agricoles de La Réunion, a mis en lumière les grandes étapes de cette transformation à l’occasion d’une conférence proposée par Luniversité maron, intitulée “Le développement agricole à La Réunion de 1960 à nos jours et vision pour les années à venir”.
Les premières cultures : du café à la canne à sucre.
Dès 1715, le café fait son apparition sur le territoire et devient rapidement un pilier de l’économie coloniale. La crise du café au XVIIIe siècle permet à la canne à sucre, introduite au XIXe siècle, de s’imposer comme la culture dominante, transformant durablement le paysage agricole. En 1785, la première usine sucrière voit le jour. Au XIXe siècle, l’île compte jusqu’à 200 usines. Une prospérité qui contraste fortement avec la situation actuelle, où seules deux usines (Le Gol et Bois-Rouge) subsistent.
Impact de la départementalisation en 1946.
La départementalisation représente un tournant socio-économique. Elle introduit des réformes profondes, améliorant les conditions de vie et posant les bases d’une modernisation agricole. Ce processus est renforcé par la première loi d’orientation agricole de 1962, qui marque le début d’une transformation structurelle et d’une meilleure organisation des activités agricoles.
L’accès à la terre et l’émergence de coopératives jouent alors un rôle central dans cette dynamique. La loi de programmation agricole visant à restructurer les politiques foncières pour encourager l’installation des petits planteurs et préserver les terres agricoles et la création de la SAFER (Société d’Aménagement Foncier et d’Établissement Rural) en 1966 vont permettre une redistribution efficace des terres.
Entre 1966 et 1996, près de 24 000 hectares sont redistribués, bénéficiant à 3 000 agriculteurs devenus chefs d’exploitation. Les années 1960 à 1980 quant à elles, sont marquées par l’émergence de coopératives agricoles qui vont progressivement structurer le secteur. Parmi elles, la COPA Ouest, fondée à Saint-Paul, ou encore la SICALAIT à la Plaine des Cafres, contribuent à améliorer l’organisation des filières locales.
En 1982, la création de l’URCOOPA révolutionne l’approvisionnement en aliments pour le bétail, passant d’une production de 26 000 à 250 000 tonnes en quelques décennies.
Ces initiatives renforcent l’indépendance agricole de l’île et réduisent sa dépendance vis-à-vis des importations. Les progrès enregistrés sont largement soutenus par des programmes publics, tels que le Fonds d’Orientation et de Régularisation des Marchés Agricoles (FORMA) ou encore l’ODEADOM, qui finance le développement rural.
Les subventions européennes, comme celles issues de la PAC (Politique Agricole Commune) et du FEADER (Fonds Européen Agricole pour le Développement Rural), jouent également un rôle crucial dans cette structuration.
Caractéristiques du modèle et défis d’aujourd’hui.
Le modèle agricole de La Réunion se distingue par son approche unique, reposant sur une régulation équilibrée des revenus et des outils locaux adaptés aux spécificités de l’île. Les interprofessions et les caisses de régulation assurent un partage équitable des ressources entre les différents acteurs de la filière.
Aujourd’hui, l’agriculture réunionnaise repose sur trois grandes filières équilibrées : la canne à sucre (33 %), les fruits et légumes (33 %), et l’élevage (33 %). Ce modèle génère un produit brut global estimé à 400 millions d’euros, avec un chiffre d’affaires final approchant le milliard d’euros, incluant les activités de transformation.
Malgré ses succès, le secteur agricole fait face à des défis considérables. Patrick Hoareau souligne notamment la baisse de la production sucrière, passée de 1,43 million de tonnes en 2018 à 1,15 million en 2023, soit une perte de 500 000 tonnes en cinq ans.
Par ailleurs, la pression foncière constitue une menace majeure, avec 6 000 hectares de terres agricoles perdus au profit de friches en seulement dix ans. Pour garantir la pérennité du secteur, des efforts doivent être faits pour moderniser les infrastructures, encourager l’installation des jeunes agriculteurs et préserver les terres cultivables.
Le changement climatique et la hausse des coûts d’installation exigent également des adaptations rapides et efficaces.
Pour conclure, en 2024, l’agriculture réunionnaise est à la croisée des chemins. Forte d’une histoire riche et d’un modèle original, elle doit aujourd’hui relever des défis importants pour assurer sa transition vers un avenir durable. Comme le rappelle Patrick Hoareau, “notre modèle agricole a besoin d’un dépoussiérage”.
La conjugaison des savoir-faire traditionnels et de l’innovation sera essentielle pour garantir la souveraineté alimentaire de l’île tout en répondant aux attentes des agriculteurs et des consommateurs. Ce chemin exige une vision ambitieuse et une mobilisation collective, à la hauteur des enjeux de demain.

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