Pierre Rosier, Directeur de l'ENSA

Près de quarante ans après sa création, l'école d'architecture de La Réunion est devenue une ENSA à part entière. À la tête de cette première école nationale supérieure d'architecture ultramarine, Pierre Rosier revient sur une trajectoire collective, l'affirmation d'une expertise tropicale reconnue à l'international et les enjeux d'un établissement désormais autonome.

Le Mémento: Quelle vision fondatrice animait la création de l'antenne réunionnaise de l'École d'architecture de Montpellier, à laquelle vous avez été associé dès 1987. Dans quel contexte s'inscrivait-elle?

Pierre Rosier : A la fin des années 1980, La Réunion connait une phase de développement très soutenue, portée par des politiques publiques structurantes: défiscalisation, LBU pour le logement social, fonds européens pour l'aménagement. Il existe à la fois des outils financiers et un besoin réel en matière de cadre bâti. Les élus locaux sont pleinement mobilisés.

Lorsque l'ENSA de Montpellier vient présenter son étude menée sur le logement social à La Réunion, les collectivités locales expriment très clairement la nécessité de former localement des architectes. L'objectif est double : accompagnerle développement du territoire et offrir aux jeunes Réunionnais une véritable opportunité de formation et d'ascension sociale.

Le Mémento: Comment l'école a-t-elle progressivement monté en puissance jusqu'à proposer l'intégralité du cursus à La Réunion?

P.R. : A l'origine, seules les deux premières années étaient accessibles à La Réunion. La réforme européenne LMD a permis l'ouverture de la troisième année, tout en conservant un lien étroit avec Montpellier. Après y avoir enseigné de 1988 à 2009, je prends la direction de l'établissement et très vite, une conviction s'impose : sur un territoire contraint, rester refermé sur soi-même est un risque. Sansporo-sité avec l'extérieur, on s'expose à une perte de qualité. A partir de 2013, nous engageons une ouverture vers les territoires de l'océan Indien et de l'hémisphère sud.

Le Mémento: Cette ouverture a conduit à la création d'un réseau international. Quel rôle a-t-il joué dans le développement de l'école?

P. R. : Le réseau IONAS, créé en 2013, relie des écoles et universités d'Afrique du Sud, d'Australie, d'Inde, du Mozambique et de Belgique. Il favorise les mobilités étudiantes, les workshops et les travaux pédagogiques et de recherche. Cette dynamique nous a permis à la fois de bénéficier d'apports extérieurs et de valoriser notre propre expertise.

A La Réunion, nous avons développé un savoir-faire aujourd'hui largement reconnu, appliqué à la construction en milieu tropical, fondé sur une approche globale intégrant climat, usages, culture et société, et en réponse aux défis mondiaux de changement climatique auxquels nous devons faire face sans attendre.
Cette expertise, portée par de nombreux professionnels locaux, a contribué à la reconnaissance internationale de l'école et au passage au plein exercice.

Le Mémento: À quel moment la question du passage au plein exercice s'est-elle réellement posée?

P.R.: Lorsque nos partenaires internationaux ont commencé à s'interroger sur notre rattachement à Montpellier. Ils souhaitaient travailler directement avec La Réunion comme interlocuteur à part entière. Par ailleurs, notre autonomie s'est renforcée avec un projet scientifique affirmé et une croissance continue des effectifs.

En 2009, l'école comptait 70 étudiants. Ils sont aujourd'hui près de 200, auxquels s'ajoutent l'Habilitation à la Maîtrise d'OEuvre en Nom Propre (HMONP) et bientôt la formation continue. A ce stade, le rattachement à l'ENSAM devenait un frein, notamment pour répondre aux attentes des universités parte-naires, des professionnels et des collectivités.

Le Mémento : Quel rôle ont joué les collectivités territoriales et l'État dans cette évolution?

P.R.: Un rôle décisif. Nous avons organisé un séminaire avec nos partenaires historiques : la Région, le Département et la Ville du Port, afin de poser clairement la question du changement de statut. Leur position a été construc-tive. Elles ont donc sollicité la ministre pour un audit.

En 2015, une inspection générale a été me-née. À son issue, la ministre a donné son accord pour l'ouverture du Master et à terme, pour lautonomie vis-à-vis de Montpellier. C'est l'aboutissement d'un travail de long terme, fondé sur une confiance partagée entre l'Etat et les collectivités, et leur fidèle soutien.

Le Mémento: Depuis mars 2025, l'école est officiellement une ENSA de plein exercice. Qu'est-ce que cela change concrètement?

P.R.:  A la fois peu de choses et beaucoup. Peu, car nous sommes dans la continuité de ce que nous avons construit depuis des années. Beaucoup, car nous assumons désormais l'ensemble des responsabilités. Toutes les instances de gouvernance et les fonctions supports ont été mises en place. Des recrutements ont été réalisés, avec des mises à disposition d'ETP par la Ville du Port et le Département, et bientôt par la Région.

L'Etat a également renforcé de façon substantielle son accompagnement. Aujourd'hui, le budget de fonctionnement repose à 30% sur les collectivités et à 70% sur l'Etat. C'est un modèle unique parmi les ENSA, et une véritable force.

Le Mémento: Vous souhaitez aussi faire évoluer les formations, notamment vers l'alternance et l'approche par compétences ?

P.R.: Nous avançons de manière progressive. La formation continue devrait démarrer cette année, sous forme de modules courts animés par des professionnels du cadre bâti, pas uniquement des architectes. L'alternance est un objectif partagé, mais complexe à mettre en œuvre. Elle suppose de garantir les savoirs fondamentaux tout en respectant l'ADN de L'école. Nous envisageons un dispositif ciblé, sur une année diplômante, en L3 ou en M2, avec un nombre limité d'étudiants.

Le Mémento : Que recouvre précisément l'approche par compétences ?

P.R.: Il s'agit d'une démarche nationale. L'enjeu n'est pas seulement l'accumulation de connaissances, mais la capacité à exercer un métier. L'objectif est de professionnaliser plus tôt les étudiants, de les confronter à la réalité du terrain, sans alourdir leur charge de travail.

Les compétences s'acquièrent par la mise en situation et la pratique.

Le Mémento: Dans un contexte de mutation du métier d'architecte, comment préparez-vous les étudiants à leur avenir professionnel ?

P. R. : Nous sommes une école nationale, ancrée dans son territoire mais délivrant des diplômes qui ouvrent à la mobilité. Nos étudiants doivent pouvoir exercer à La Réunion, au national comme à l'international. C'est pourquoi 25% des enseignements de master sont dispensés en anglais. Les modes d'exercice du métier d'architecte sont multiples, et les trajectoires professionnelles diversifiées.

Le Mémento: La future école, dont la première pierre a été posée en août 2025, se veut-elle un manifeste architectural ?

P.R.: Oui. Les étudiants ont été associés à la réflexion dans une logique pédagogique. L'école s'est positionnée comme maître d'usage aux côtés des maîtres d'œuvre et du maître d'ouvrage. Nous avons été très exigeants sur l'exemplarité du bâtiment : bioclimatisme, matériaux biosourcés, ventilation naturelle, protections solaires, modularité et réversibilité des espaces. Ce bâtiment doit être à la fois un outil pédagogique et un exemple pour le terntoire.

Le Mémento: Vous êtes architecte de formation et de pratique. La passion du métier est-elle toujours intacte?

P.R.: Oui car c'est un métier de curiosité et de remise en question permanente. On ne cesse jamais vraiment d'apprendre. J'ai travaillé sur des projets très variés (logements, équipements publics, établissements pénitentiaires ou hospitaliers etc.) et chaque programme est une nouvelle découverte. C'est ce qui rend ce métier profondément exigeant et passionnant.


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