Diffusé le 6 mars sur Réunion la 1ère puis en replay sur France.tv, le documentaire Thérèse Baillif, de la colonie aux honneurs de la République raconte les grandes étapes de la vie de cette Réunionnaise au courage exemplaire qui s’est battue pour la parité lors de son impressionnante carrière à l’ONF et contre les violences faites aux femmes. Pionnière, son combat humaniste et citoyen a trouvé des héritiers et des porte-voix ici à La Réunion et mérite d’être largement partagé. Rencontre avec la réalisatrice Jarmila Buzkova.
Le Mémento : Comment avez-vous rencontré Thérèse Baillif ?
Jarmila Buzkova : C’était en 2019 suite à la projection de mon documentaire sur Les 30 courageuses de La Réunion, des femmes en 1970 qui ont été avortées et stérilisées, sans en avoir été informées ou y avoir consenti. Thérèse Baillif avait été invitée par son cousin Raoul Lucas, historien de renom. Nous avons discuté deux heures ! Elle avait remarqué ma posture, celle de ne pas prendre parti, de ne pas dresser un tableau en noir et blanc mais plutôt de montrer la complexité du problème en redonnant les éléments liés à la sensibilité de l’époque. Une complicité s’est très vite installée entre nous.
Le Mémento : Comment est venue l’idée de réaliser ce film ?
J. B. : C’est Raoul Lucas qui m’a suggéré de le faire, un historien dont l’immense culture et la rigueur intellectuelle force le respect. Par ailleurs, je suis séduite par ces femmes réunionnaises passionnantes et combattantes dont peu de portraits ont été réalisés, non qu’elles n’existent pas mais en raison d’un manque de travail autour de cette mémoire contemporaine. Et Thérèse Baillif est l’une d’entre elles. Âgée de 93 ans, elle a traversé le siècle ! Ce recul lui permet de poser un regard distancé sur sa propre vie et sur la société. Elle est populaire à La Réunion mais très peu connue en Métropole alors même qu’elle a été décorée de la légion d’honneur par le Président pour son travail contre les violences sexistes. Je voulais combler cette lacune. Elle sillonne collèges et lycées pour faire un travail de prévention auprès des jeunes qui n’hésitent pas à lui confier des choses intimes, et parfois déclenchent le dialogue au sein de leur propre famille. Thérèse Baillif est une personne en avance sur son temps.
Le Mémento : Comment se poursuit son combat féministe aujourd’hui ?
J. B. : Penser que ce combat est gagné, c’est justement ça qui est dangereux car on risque de s’endormir. Thérèse m’a confié qu’il ne sera jamais complètement gagné mais que chaque petit pas compte. Elle a lancé plusieurs associations dont le CEVIF (Collectif d’Élimination des Violences Intrafamiliales) qui a permis de mettre en place plusieurs dispositifs : numéro vert, taxis conventionnés, assistantes sociales dans les commissariats, formation des personnels en gendarmerie, etc. Davantage de femmes osent porter plainte. En cheminant, elle a réalisé qu’un gros travail devait se faire avec les familles, notamment en aidant les parents et en accompagnant vers le soin les maris/ compagnons violents.
Le Mémento : Qu’est-ce qui vous a le plus touché en découvrant son parcours de vie ?
J. B. : Je ne connaissais pas son travail à l’ONF où elle a mené une brillante carrière. D’ailleurs son combat pour les femmes a démarré ces années-là car elle a lutté pour se faire accepter comme femme dans un milieu d’hommes. Elle était déterminée à gravir les échelons et refusait de se laisser enfermer par ses supérieurs. Combattante, elle ne s’est pas laissée abattre par les sceptiques qui doutaient de sa capacité à réussir les concours car “il y avait beaucoup trop de choses à apprendre”. Dès son enfance, elle voulait aller à l’école et poursuivre ses études, ce qui allait à contre-courant.
Un autre aspect qui m’a émue est son amour pour La Réunion qui s’est traduit par son engagement pour la préservation des forêts et des paysages de l’île. Ce n’est pas tant pour sa carrière que j’ai eu envie de lui rendre hommage mais pour son engagement citoyen qui s’est accompagné d’une grande abnégation et force de volonté. Thérèse Baillif n’a jamais réclamé quelque chose pour elle-même, c’est une femme au courage exemplaire.

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