Devant une salle comble, composée d’un public féminin en grande majorité, la conférencière a livré une approche personnelle de l’histoire occidentale de la sorcellerie, avec un parti pris féminin et au regard de la culture réunionnaise.
Durant près de deux heures, elle s’est attachée, au travers d’une histoire non pas de la sorcellerie à proprement parler mais des représentations que l’on s'en fait, à déconstruire les stéréotypes qui se sont accumulés depuis la préhistoire jusqu’à notre époque en distinguant trois temps forts: avant la civilisation: “au temps où Dieu était une femme”, aux temps modernes (renaissance-révolution française): “chaudron magique de la fabrication des mythes”, à l’époque contemporaine où sont apparues de nouvelles spiritualités féminines : “le retour de la Déesse”.
Une question de survie, face à une nature mystérieuse
A l’origine des temps, bien avant la Civilisation, existaient des personnages extraordinaires capables de communiquer avec le monde surnaturel pour soigner, demander de l’aide, se défendre contre l’adversité ou charmer. En attestent, les traces laissées dans les grottes dites ornées, découvertes en Europe ou en Afrique par les préhistoriens. Concomitante à celle des Dieux, l’apparition de ces personnages qui seront par la suite étiquetés de “sorciers”, est venue répondre aux besoins de transcendance et de protection.
Leur histoire s’est poursuie durant l’Antiquité où est d’ailleurs apparu le terme “sortiarus” désignant les praticiens interrogeant le destin en lançant des baguettes, d’où l’expression “jeter le sort” qui en la circonstance renvoyait à la lecture de l’avenir dans la forme dessinée par les baguettes et qui par déformation deviendra “lancer des charmes, des maléfices.
Plus tard, dans la langue française, on retrouve le mot “sourcier” qui désignant le chercheur d’eau qui va être métamorphosé en “sorcier” à la naissance de l’Église romaine. À partir de 589, cette dernière prend la ferme décision d’évangéliser les classes populaires et utilise donc le terme “sorcier” pour désigner de façon péjorative, ceux qui continuent à pratiquer la “vieille coutume” à savoir à soigner par les plantes et entretenir une relation avec l’invisible.
L’inquisition et la chasse aux sorcières
Pour l’anthropologue Jacqueline Andoche, l’escalade de la chasse aux sorcières découle d’une série de faits: mouvement des enclosures menant les populations à la famine, réponse à la peur sociale et à la suspicion, émergence des Universités qui confisquent le savoir médical, lutte contre le poison associé au démon, répression de la sexualité et des moeurs des classes populaires, lutte contre les hérésies… Se développe alors l’idée que la sorcellerie est un crime. Par sorcellerie, on entend toute pratique fondée par les coutumes et savoirs anciens, tels que ceux mobilisées par les guérisseurs, les herboristes, les barreurs de feu, les rebouteux, les astrologues et autres devins, accusés d’exercer une action néfaste sur l’être humain, les animaux ou encore les plantes.
"Les femmes seront les grandes victimes de la répression qui va les conduire par milliers sur les bûchers ou à la noyade, du début de la renaissance jusqu’à la seconde moitié du XVII siècle. En 800ans près d’un demi-million de femmes seront exterminées en Europe, principalement. Cette période sombre marquera profondément l’inconscient collectif, en Europe, mais aussi à La Réunion” con rme l’anthropologue.
La découverte du nouveau monde : vers la sorcellerie réunionnaise
1665 marque la date de naissance offcielle de la société réunionnaise 1672 celle à laquelle Louis XIV fait interdire les procès de sorcellerie.
“Lorsque les premiers colons migrent dans l’île, ils ont vraisemblablement dans leurs valises livres (dont le Petit et le Grand Albert) et autres grimoires enfermant des connaissances réelles ou supposées, mais il n’y a pas que ça” explique la conférencière et de poursuivre: “les bateaux qui voguent à destination des iles lointaines ne transportent pas seulement du matériel et des hommes mais aussi des cultures, des idées, des états de conscience, des systèmes de représentation et des conceptions du monde, et pour la circonstance, des traumatismes, des préjugés… issus de la période des bûchers.
Ces traumatismes non digérés vont contribuer à la violence coloniale sur laquelle sera bâtie la société esclavagiste réunionnaise. Dans ce nouveau contexte, l’autre, le di érent ne sera plus symbolisé par la femme mais d’abord par les Malgaches et les Africains mis en esclavage puis plus tard, par les engagés indiens et au XX siècle, par les populations venues des iles comores. Ce ne sont pas des personnes qui sont diabolisées mais des cultures, des systèmes de pensée” explique la conférencière, laquelle n’a pas manqué de clore cet inédit voyage dans l’histoire de la sorcellerie, en évoquant un phénomène apparu au XXIè siècle : “les cercles de femmes
se réunissant à la pleine lune et qui, troquant le balai de leurs ainées pour un smartphone ne sont pas moins affublées des mêmes préjugés suscités par les peurs, la méconnaissance et les fantasmes hérités d’un autre temps”.

0 COMMENTAIRE(S)