La BDR propose une exposition inédite consacrée à Jules Hermann, personnage fascinant et visionnaire de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, dont les travaux sur la Lémurie continuent d’influencer artistes et chercheurs. Retour sur une figure Réunionnaise méconnue mais étonnamment contemporaine.
Depuis octobre 2023, une exposition dédiée à Jules Hermann se déploie à la BDR. Initialement prévue pour un an, elle a été prolongée jusqu’à fin 2025. Quatre co?commissaires : Elisa Huet, Pierre?Henri Aho, Nicolas Géroudou et Emmanuel Kamboo ont travaillé à partir des archives de la BDR, du Muséum d’histoire naturelle et des Archives départementales pour restituer la pensée et les travaux de ce visionnaire.
Jules Hermann, penseur de l’autonomie
Né en 1845, Jules Hermann suit des études de droit avant de devenir notaire et homme politique à Saint?Pierre. Il s’intéresse aux questions fiscales et économiques, préfigurant dès le début du XXe siècle des débats toujours d’actualité sur l’autonomie de La Réunion.
“À l’heure où l’on (re)parle d’autonomie, où l’on débat sur l’octroi de mer et plus largement la façon de faire entrer de l’argent sur le territoire, Jules Hermann, bien avant le PCR, posait déjà ces questions et proposait des solutions”, souligne Davy Vallée, médiateur culturel.
Outre l’économie, Jules Hermann s’intéresse à l’aménagement du territoire et publie en 1880 un ouvrage sur l’irrigation et le reboisement, un sujet en résonance avec les problématiques actuelles d’autonomie en eau.
La Lémurie, un mythe fondateur
Passionné par les origines de La Réunion et des Mascareignes, Jules Hermann développe également une théorie audacieuse : celle de l’existence d’un continent englouti qui aurait relié l’Afrique à l’Asie et dont Madagascar, La Réunion et Maurice seraient les derniers vestiges. Ce mythe, partagé par des scientifiques des XIXe et XXe siècles comme Ernst Haeckel ou Alfred Wegener, se fonde sur des éléments biologiques, géologiques et astronomiques. Jules Hermann va plus loin en imaginant que ce territoire était peuplé de géants maîtrisant des connaissances avancées. Il voit dans la Montagne dominant la Rivière Saint?Denis des traces laissées par ces ancêtres mythiques.
Un héritage réhabilité
Ses travaux influencent de nombreux auteurs, mauriciens notamment, à l’image de Jean?Marie Gustave Le Clézio, et contribueront grandement à la production des surréalistes français.
“Le mythe de la Lémurie va remonter de l’océan Indien jusqu’en France. Si Jules Hermann voyait des traces des géants dans la montagne, Les Mauriciens, notamment Malcom de Chazal, vont encore plus loin en voyant la trace de ces Lémuriens partout”, explique Davy Vallée.
Aujourd’hui, le mythe continue d’inspirer des créateurs réunionnais : fresques, romans graphiques, mangas, films documentaires et jeux vidéo… ouvrant une nouvelle voie à une valorisation économique du patrimoine culturel réunionnais. “Comme ce qui a été fait avec l’Atlantide, pourquoi ne pas imaginer une superproduction sur la Lémurie ou encore un biopic sur Jules Hermann?? C’est peut-être, aujourd’hui, tout l’enjeu du patrimoine?: comment passer du milieu culturel à un objet commercial, tout en gardant l’interprétation de la Lémurie et l’authenticité du message que Jules Hermann souhaitait faire passer” interroge Davy Vallée.
Un cabinet de curiosités fascinant
L’exposition restitue l’univers de Jules Hermann à travers un cabinet de curiosités fidèlement reconstitué. Mobilier d’époque, ouvrages rares parmi lesquels un exemplaire des “Marrons” de Louis Timagène Houat, matériel d’étude et de mesures astronomiques, géographiques, météorologiques… Sans oublier des objets des plus surprenants : ossements de dodo, œuf d’oiseau?éléphant, agneau cyclope naturalisé et pipe à opium, en référence à l’usage que Jules Hermann en faisait pour soulager ses douleurs oculaires.
Longtemps perçu comme un original, Jules Hermann trouve aujourd’hui une nouvelle place dans l’histoire intellectuelle. En 2013, des chercheurs sud?africains ont en effet attesté, à partir de l’analyse de sables, la pré?existence d’un micro-continent reliant Madagascar à La Réunion et Maurice, validant partiellement son intuition. “Jules Hermann a donc réussi à toucher quelque chose, ce qui est très étonnant pour quelqu’un qui n’a quasiment pas quitté l’île”, conclut Davy Vallée qui invite un large public à se presser à la BDR d’ici la fin de l’année, pour (re) découvrir au travers de cette exposition inédite, l’héritage de ce Réunionnais visionnaire, et repenser l’histoire de La Réunion à l’aune des mythes et des sciences.

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