En 1926, la France met un terme à l'expérience inédite de la République du Rif, dirigée par Abdelkrim El Khattabi. Mais plutôt que de l'emprisonner ou de l'exécuter, les autorités choisissent de l'envoyer à plus de 9?000?kilomètres de sa terre natale?: à La Réunion. Un exil long de vingt?ans, oublié de l'histoire coloniale.
Il est un héros de la résistance berbère, un stratège redouté, un symbole pour les peuples colonisés. En 1921, après avoir infligé une humiliante défaite à l’armée espagnole lors de la bataille d’Anoual, Abdelkrim El Khattabi proclame la République du Rif, un embryon d’État indépendant dans le nord du Maroc. Pendant cinq?ans, il tient tête aux colonisateurs espagnols et français, avant d’être acculé par une coalition de près d’un demi-million de soldats et contraint à la reddition, en mai?1926.
La France, redoutant son influence, refuse de le juger. Un procès public aurait fait de lui un martyr. Le gouvernement colonial opte pour une solution plus discrète?: l’exil lointain. Après un bref passage en Algérie, puis à Toulon, il embarque avec sa famille pour La Réunion, alors colonie française tranquille et éloignée des tensions du monde arabo-musulman.
Une résidence surveillée sur une île coloniale
À son arrivée en 1927, Abdelkrim s’installe à Saint-Denis, dans une maison située au 24, rue Roland-Garros, dans le quartier de Bellepierre. La demeure, spacieuse et entourée d’un grand jardin, est mise à disposition par l’administration coloniale. Elle est isolée des quartiers populaires, ce qui facilite sa surveillance. Il est accompagné de son père, de son frère et d’une partie de sa famille, qui vivront tous dans une relative tranquillité. Bien qu’il soit officieusement en résidence surveillée, Abdelkrim jouit d’une certaine liberté de mouvement. L’homme, que les journaux de l’époque décrivent comme “fier et silencieux”, est respecté, même à distance, par les autorités locales. À La Réunion, il ne cherche ni à se faire connaître, ni à se faire oublier. Il prie, lit, suit les grands événements de la politique et de la lutte anticoloniale. Certains témoins racontent qu’il recevait discrètement des visiteurs venus d’Égypte ou du FLN algérien et gardera des liens étroits avec le mouvement nationaliste de Syrie, preuve que son aura dépassait largement l’océan Indien.
Le départ vers la liberté
Après vingt?années d’exil, la France accepte en 1947 qu’Abdelkrim rejoigne la métropole. Il embarque à bord d’un navire, en compagnie de sa famille. Mais lors d’une escale à Port-Saïd, en Égypte, l’émir refuse de continuer le voyage. Il descend à terre et demande l’asile politique. Les autorités égyptiennes de l’époque, sensibles à sa cause, lui accordent leur protection.
Un exil oublié
À La Réunion, peu de traces subsistent de cet épisode singulier. La maison du 24, rue Roland-Garros existe toujours, aujourd’hui propriété privée. Aucune plaque commémorative ne rappelle la présence sur l’île de celui que l’historien britannique David Montgomery Hart surnommait “le premier leader du tiers-monde”. Une page d’histoire oubliée, qui mériterait sans doute d’être réécrite sur les murs de Saint-Denis.

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