Les voix oubliées des pensionnaires d'internats catholiques veulent être entendues

Ville de Awala-Yalimapo.

“Il fallait absolument parler la langue de la France”, se souvient Kadi Johannes, ancienne pensionnaire d’un “home indien”, un internat catholique, en Guyane. À 71 ans, cette Amérindienne Kali’na milite pour faire reconnaître l’histoire méconnue de ces enfants arrachés à leur culture.

À partir des années 1930, environ 2.000 enfants amérindiens et bushinengués (descendants d’esclaves échappés) ont été placés dans des pensionnats catholiques soutenus par l’État français.

Fondés dans une logique d’assimilation, ces internats visaient à “évangéliser les populations autochtones” et à “dispenser une éducation conforme à celle des enfants dans l’Hexagone”, rappelle un rapport publié en février 2024 par l’Institut francophone pour la justice et la démocratie (IFJD).

Mais, ajoute l’IFJD, les “homes” étaient fondés sur “la représentation d’un sauvage que l’on doit tenter de rééduquer” et sur “un sentiment de supériorité civilisationnelle de la puissance colonisatrice”.

Les élèves étaient forcés d’abandonner leur langue maternelle, convertis au catholicisme, séparés parfois brutalement de leur communauté. La dernière de ces institutions, qui accueillait des enfants du peuple Wayãpi, n’a fermé ses portes qu’en 2023, à Saint-Georges de l’Oyapock (ouest).

Née dans le village d’Awala-Yalimapo, Kadi Johannes se souvient d’avoir été placée à quatre ans dans un internat de Saint-Laurent-du-Maroni. Elle évoque l’arrachement, l’interdiction de parler sa langue, les punitions pour quelques mots échappés. “C’était très difficile de retourner dans ma famille: les entendre parler le kali’na, le comprendre mais ne pas pouvoir répondre”, confie-t-elle.

L’effacement identitaire a touché jusqu’à son nom: “Il fallait avoir un nom français, catholique et apostolique”, raconte-t-elle. Rebaptisée “Éléonore” Kadi Johannes, elle avoue “détester” ce prénom imposé. “Mon vrai nom de famille, celui de mon père et de mon grand-père, est Kokoroshi.”

Kadi Johannes est restée dans un “home” jusqu’au CM2, avant d’intégrer un collège de Cayenne. Malgré un parcours scolaire réussi, puis une carrière d’enseignante, chaque retour au village réveillait un profond mal-être, celui “d’être une étrangère parmi les siens”, dit-elle. Aujourd’hui, elle se bat pour que cette mémoire trouve sa place dans l’histoire officielle de la Guyane.

Combat pour la vérité

Soutenus par l’Institut francophone pour la justice et la démocratie (IFJD), plusieurs anciens pensionnaires réclament la création d’une commission “Vérité et Réconciliation”, inspirée des démarches canadiennes autour des pensionnats autochtones, engagées à partir des années 2000.

Début avril, plusieurs d’entre eux ont témoigné au Sénat lors d’une journée d’action dédiée. “Relater son histoire, ce n’est pas facile. Mais il faut en parler”, avait déclaré à cette occasion Guillaume Kouyouri, militant kali’na. “L’histoire a voulu que nous, le peuple premier de la Guyane française, soyons décimés.”

Aujourd’hui encore, “quasiment personne ne connaît l’histoire des communautés amérindiennes”, déplore Magalie Besse, la directrice de l’IFJD. Selon elle, la mémoire des “homes indiens” reste encore fragile et partielle, évoluant seulement depuis quelques années sous l’effet de témoignages et d’initiatives militantes.

La commission vérité aurait pour rôle de “recueillir la parole des anciens pensionnaires, de leurs enfants, quelle que soit leur position sur les homes indiens”, précise Magalie Besse. Il ne s’agirait pas “d’un tribunal”, insiste-t-elle, mais d’un espace de reconnaissance et de réparation.

“Politique mémorielle”

Spécialiste de la justice transitionnelle, Jean-Pierre Massias, président de l’IFJD, souligne: “C’est important de pouvoir aller au-devant des victimes, de leur proposer une institution qui accueille leur parole sans la remettre en cause.”

Selon lui, une telle commission permettrait d’élaborer “une politique de réparation, d’indemnisation, mais aussi une politique mémorielle”, adaptée à la complexité des expériences vécues dans les “homes”.

Car l’histoire des “homes indiens” est multiple: certains anciens dénoncent humiliations et violences, d’autres soulignent les opportunités d’apprentissage qui leur ont permis de s’insérer dans la société.

Un documentaire réalisé par Hélène Ferrarini, intitulé “Pensionnats catholiques de Guyane, la blessure”, sera diffusé dimanche sur France 5. Il retrace l’histoire de ces pensionnats et donne la parole aux anciens pensionnaires, dans un contexte où cette mémoire commence seulement à émerger en Guyane.

Mais “témoigner, c’est une façon de reconnaître l’histoire des peuples Kali’na”, conclut Kadi Johannes, qui milite pour que cette histoire soit pleinement intégrée à celle de la Guyane. Sinon, dit-elle, “ce sera toujours impossible de tourner la page”.

 


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