À l’occasion de la Journée européenne de la mer, célébrée chaque 20 mai, Le Mémento a choisi de consacrer, dans son édition du mois de mai, une enquête approfondie sur l’un des enjeux géopolitiques les plus sensibles dans l’océan Indien : le statut des îles Éparses. Ces territoires ultramarins français, dispersés autour de Madagascar, font depuis plusieurs décennies l’objet d’une vive contestation de la part d’Antananarivo. Entre enjeux militaires et convoitises économiques, ces îlots inhabités sont devenus le symbole d’un affrontement discret mais stratégique.
Depuis plus de quarante ans, un différend discret mais tenace oppose la France et Madagascar. En jeu : la souveraineté sur une poignée d’îles isolées, perdues dans l’immensité du canal du Mozambique, mais au cœur de grands enjeux géopolitiques. Europa, Juan de Nova, Bassas da India, les Glorieuses et Tromelin — ces territoires français dits “îles Éparses”, administrés depuis Paris par les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), sont revendiqués de longue date par Antananarivo. Et derrière cette querelle diplomatique, c’est une lutte d’influence régionale et économique qui se joue, dans une zone sous tension croissante.
L’origine du contentieux remonte à l’époque de la décolonisation. Madagascar obtient son indépendance en 1960, mais la France conserve la souveraineté sur les îles Éparses, les détachant administrativement du territoire malgache quelques mois avant l’indépendance. En 1979, l’Assemblée générale des Nations unies vote une résolution appelant à leur restitution à Madagascar, sans effet juridique contraignant mais avec une portée symbolique. Depuis, Antananarivo réclame régulièrement la souveraineté, au nom d’une mémoire coloniale à réparer. La France, elle, campe sur sa position : les îles n’ont jamais été administrativement intégrées à Madagascar, et leur appartenance à la République serait donc incontestable.
Si ces confettis d’outre-mer suscitent autant de crispations, c’est qu’ils recèlent des ressources et des avantages géostratégiques considérables. Les zones économiques exclusives (ZEE) autour de ces îles couvrent des centaines de milliers de kilomètres carrés. Elles sont riches en ressources halieutiques, et des soupçons de gisements d'hydrocarbures sous-marins attisent les convoitises. Mais plus encore, ces îles offrent à la France une présence militaire et diplomatique précieuse dans l’océan Indien, à l’heure où les ambitions chinoises et indiennes s’affirment.
Un dialogue sous haute tension
C’est dans cette logique que les Forces armées de la zone sud de l’océan Indien (FAZSOI), bras armé de Paris dans la région, assurent une présence continue à La Réunion, à Mayotte, et ponctuellement autour des îles Éparses. Des patrouilles y sont menées, des radars y sont installés, et des scientifiques ou militaires y sont envoyés régulièrement, sous l'étendard tricolore.
En 2019, à la faveur d’un rapprochement diplomatique entre Emmanuel Macron et Andry Rajoelina, une commission mixte France?Madagascar est créée pour explorer les modalités d’un accord. Mais l’initiative piétine. Tandis que Paris propose une gestion partagée ou une coopération scientifique renforcée, Madagascar insiste sur une restitution pleine et entière, refusant tout compromis symbolique.
En 2020, la visite d’Emmanuel Macron sur l’île de Grande Glorieuse, où il annonce vouloir y développer une station de recherche, provoque une vive réaction du gouvernement malgache, qui dénonce une “violation flagrante de la souveraineté malgache.” Le différend territorial n’est pas isolé. L’île de Tromelin, située au nord-est de Madagascar, est aussi revendiquée par l’île Maurice, qui réclame elle aussi une restitution post-coloniale. Un accord de cogestion signé en 2010 entre Paris et Port-Louis a été rejeté par le Parlement français, au nom de la souveraineté nationale. La montée en puissance des grandes marines dans la région – Chine, Inde, États?Unis – confère une valeur nouvelle à ces positions avancées, transformant les îles Éparses en verrous de surveillance maritime.
La France y renforce ses moyens, dans le cadre de sa stratégie indo?pacifique, alors que la piraterie, les trafics, et les migrations illégales dans le canal du Mozambique mettent à rude épreuve la stabilité de la zone. Au-delà des considérations militaires et économiques, les îles Éparses sont devenues un symbole, de part et d’autre. Pour Madagascar, elles représentent la dette coloniale non réglée, une parcelle d’histoire à réintégrer dans le récit national. Pour la France, elles sont le signe visible de sa puissance maritime mondiale, et un point d’appui dans une région clé.
Le statu quo actuel, habilement maintenu par des gestions diplomatiques prudentes, pourrait pourtant se fissurer si les intérêts stratégiques s’intensifient. Dans l’ombre des lagons turquoises et des coraux vierges, c’est la place de la France dans l’océan Indien du XXIe siècle qui se joue, entre mémoire, diplomatie et géopolitique.

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