Un épisode aussi fulgurant que tragique

Le 30 mars 1919, un paquebot affecté à la ligne de côte occidentale d’Afrique après la Grande Guerre, accoste à la Pointe des Galets. À son bord, des soldats démobilisés qui rentrent au pays après un long stationnement dans la région de Marseille. Après avoir fait halte à Diego Suarez, le navire accoste au port de La Rivière des Galets. À son bord, 1600 hommes, entassés les uns sur les autres sur trois ponts.

Par décision politique, afin que les soldats démobilisés puissent retrouver leur foyer au plus vite, aucune quarantaine ne leur est imposée. Or, selon Jacques Dumora, auteur de l’ouvrage La grippe espagnole à La Réunion : éditions du Mahot, mars 2020 : “ces hommes sont porteurs du virus. Et comme aujourd’hui, il y a des asymptomatiques”.

Le médecin du Port, le docteur Renaudière, monte à bord du bateau, reste que l’on ne retrouve aucune trace de l’évènement. Autre énigme : le journal de bord ainsi que le journal médical, pourtant obligatoires, demeurent à l’heure actuelle introuvables. “Où sont passés les malades du Madonna ?” s’interroge l’historien.

Une île, clairement impréparée

Les hommes débarquent, le virus aussi. Les premières victimes sont les prisonniers de la prison centrale, mobilisés pour le déchargement du navire. Nombre d’entre eux mourront très vite à l’hôpital colonial. La grippe espagnole se répand. Le cimetière de la rue Lancastel n’étant plus en capacité d’accueillir la moindre dépouille, une fosse commune est ouverte du côté de la Jamaïque. Surnommé “Simetièr la pest”, le lugubre site a accueilli plus de 300 anonymes. “Même si l’état civil a continué de fonctionner tant bien que mal durant cette période” précise Jacques Dumora. “Les médecins, au péril de leur propre vie, tentent de soulager les souffrances à l’aide de quinine et de grogs. Si le rhum réunionnais n’a pas manqué durant cette période, les stocks de quinine eux, ont rapidement été épuisés”.

L’épidémie bat son plein et les corps s’entassent aux abords des cimetières où on les laisse se décomposer. Un médecin du sud de l’île, le docteur Isautier évoque un pic épidémique dès la quatrième semaine. Effectivement, l’épisode de grippe espagnole prendra fin un mois plus tard, soit autour du 10 mai 1919.

Jacques Dumora exerce dans le secteur socioculturel en direction de la jeunesse des quartiers prioritaires notamment. Tous les projets culturels qu’il mène trouvent racine à La Réunion et s’inscrivent dans des problématiques et questionnements réunionnais.

Loin d’être un simple caillou émergé dans le grand océan Indien, l’éducateur considère le territoire comme “une îlecontinent ouvrant à tous les possibles, toutes les perspectives”. En parallèle de son action culturelle, l’homme est également écrivain et historien amateur.

À son actif, de nombreux ouvrages se rapportant à la Première Guerre mondiale des Réunionnais et des Mauriciens. Homme de convictions, Jacques Dumora s’attache à combler des vides historiques qui subsistent encore dans lesterritoires de l’océan Indien. Son ouvrage “la Grippe espagnole à La Réunion” poursuit cette même ambition : “C’est une histoire qu’il fallait raconter, unbilan qu’il fallait dresser, car même si de nombreux historiens se sont déjà penchés sur l’évènement, aucun bilan n’avaitjusqu’alors été véritablement établi. Ainsi,les pertes humaines ont été estimées dans une fourchette comprise entre 6.000 et 20.000 morts. Or les archives existent et nous orientent plutôt vers 6.500 voire 7.500 décès directs du fait du virus. C’est déjà énorme pour un territoire qui, en 1919, ne comptait que 173.000 habitants”.


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