La grande hypocrisie

En France, la traite négrière est décla-rée illégale le 8 janvier 1817 par ordon-nance royale, puis convertie en loi le 15 avril 1818. “L’objectif est alors d’assé-cher le système esclavagiste et la démo-graphie servile, à Bourbon notamment, et se débarrasser progressivement de l’esclavage. La déclaration d’illégalité, c’est aussi le fruit de l’engagement et du militantisme de dizaines de personnes qui, en France comme en Angleterre, n’ont de cesse de dénoncer une pra-tique inhumaine” explique Jacques Dumora.

Décourager le trafic illégal

Dans les faits, les armateurs français vont pourtant poursuivre la traite. La France sera même obligée de légifé-rer une nouvelle fois, le 4 mars 1831, et durcir les peines encourues par les contrevenants, depuis le banquier pa-risien jusqu’au capitaine du bateau en passant par l’armateur ou encore l’assu-reur. Le texte établit notamment que : “Quiconque aura armé ou fait armer un navire dans le but de se livrer au trafic connu sous le nom de “traite des noirs”, sera puni d’un emprisonnement de 2 à 5 ans si le navire est saisi dans le port d’ar-mement avant le départ”. Dans les faits, peu de bateaux seront contrôlés, encore moins arraisonnés. Plus rares encore seront les trafiquants condamnés. La France et l’Angleterre vont néan-moins essayer de faire avancer les choses. Le 30 novembre 1831, les deux pays s’en-gagent par convention à œuvrer conjoin-tement pour coordonner la surveillance des côtes de l’Afrique, en exerçant un droit de visite réciproque.

Si les Anglais font des efforts pour exer-cer ce contrôle, ce n’est absolument pas le cas des Français” confirme Jacques Dumora. De nombreux témoignages faisant état du passage de négriers de-vant les militaires français, poursuivant leur route après que tout ce beau monde se soit salué. “La convention précise que tout autour de l’île de Madagascar, au sein d’une zone d’environ 20 lieues (soit envi-ron 90 km), le droit de visite peut s’exercer, tant que le bateau est en vue. S’il est perdu de vue, on le laisse filer. Plusieurs éléments intervenant près des côtes de Bourbon, laissent à penser que finalement, tout le monde était complice” soupire l’écrivain.

La traite illégale dégrade les conditions de transport

“Les négriers français se sont particulière-ment distingués dans la traite illégale dans le sens où le Code noir codifiait le transport des esclaves en mentionnant notamment les dimensions à respecter pour l’achemi-nement de ce qui est considéré comme une marchandise, donc un investissement. À partir du moment où la traite est décrétée illégale, on va remplir les bateaux à raz-bord. C’est devenu (comme si cela ne l’était pas déjà), un enfer pour les esclaves. Il y en avait partout, des cales jusqu’au pont et même parfois, enfermés dans des bariques que l’on jetait à la mer dans la perspective d’un contrôle (tout comme les morts et même les malades). Des témoignages relatent des scènes horribles : des bateaux anglais voyant des barriques flotter dans le sillage de négriers français. En sachant pertinemment qu’il y avait des êtres humains dedans” explique l’historien amateur. Ces témoignages émanent de journalistes, anglais notamment, nombreux à avoir été envoyés dans les années 1820/1830 dans le Golfe de Guinée pour couvrir l’actualité. L’un des plus connus d’entre eux, Th omas Clarkson dans son ouvrage “Le cri des Afri-cains contre les Européens leurs oppres-seurs” paru en 1821, relate ces histoires des tonneaux et d’esclaves “enfermés dans ces funestes tombeaux”

50.000 esclaves entrés illégalement à Bourbon

Il y aura néanmoins quelques procès dont celui d’un navire français “Le succès” arrai-sonné sur le bassin seychellois. Le procès s’ouvre le 8 mai 1821 à Port-Louis. Les en-quêteurs interrogent le subrécargue (res-ponsable du bateau) qui, en plus de confi r-mer la livraison d’esclaves à Bourbon par des navires étrangers (espagnols notamment), renseigner sur la mortalité intervenue du-rant le voyage (248 esclaves embarqués, 220 arrivés à bon port), relate : “J’ai eu plusieurs discussions avec le Gouverneur qui paraît avoir pour moi beaucoup de bienveillance”. Un homme important : le haut-fonction-naire, par ailleurs écrivain Auguste Billiard est venu enquêter à Bourbon et a estimé que la traite illégale opérée entre 1918 et 1848, a fait augmenter la population des esclaves de 3% à l’île Bourbon. “On considère ainsi que 50.000 esclaves sont entrés à La Réunion durant cette période. Dans ces conditions, l’esclavage ne pouvait bien évidemment pas être asséché” déplore Jacques Dumora qui accuse :

“Les autorités coloniales étaient complices! Auguste Billiard nous dit en effet, en 1827 dans son célèbre “Voyage aux colonies orien-tales”, consultables sur Gallica : “je l’ai vu de mes propres yeux. Lorsque le gouvernement d’une colonie a besoin d’esclaves pour ses tra-vaux, il poursuit la traite avec plus d’activité, pour repeupler son bagne et ses ateliers.”

Des esclaves “d’État” envoyés au Camp des oirs du Roi de la Petite-Île Saint-Denis.

En dépit de la loi du 4 mars 1831 qui, dans son article 10 et suivants édicte “Les noirs reconnus noirs de traite sont déclarés libres. Les noirs ainsi libérés pourront toutefois être soumis, envers le Gouvernement, à un enga-gement dont la durée n’excèdera pas 7 ans à partir de l’introduction dans la colonie, seront employés dans les ateliers publics”,dans les faits “ces hommes ont certes eu des bouts de papier, mais renouvelables à l’infi ni. Alors que l’idée de les renvoyer chez eux avait été émise et discutée. On aurait pu libérer ces hommes. Reste que comme ils n’étaient pas considérés comme des êtres humains, on les a gardés” s’indigne l’écrivain qui termine en évoquant un autre homme célèbre, qu’il connaît d’ailleurs très bien puisque ce dernier relevait les fonctions de procureur au procès de Louis Timagène Houat. C’est homme, c’est Charles Barbaroux, nommé à Bourbon pour justement en fi nir avec la traite illégale qui avance, la main sur le cœur : “La dernière traite a été débarquée à Bourbon le 9 août 1831. Les habitants de Saint-Joseph ont eux-mêmes livré les coupables à l’autorité. Depuis ce jour, tout vestige de traite a disparu”. Reste que le 13 avril 1832, “L’Antoinette”, une goélette sera saisie à Bourbon. Les trois res-ponsables du trafi c seront jugés à Saint-De-nis par la cour d’Assises et donc par ce même Barbaroux. Le capitaine Debré, l’armateur Gicquet et l’associé Piot seront condamnés à 5 ans de bannissement de la colonie (on est loin des peines encourues). L’associé Piot reviendra même à Bourbon pour continuer ses aff aires. En résumé, rien ne change. Dans les années 1820 et 30 et même jusqu’au dé-but des années 1840, la traite illégale perdu-rera. En 1842, la France sera même obligée de positionner 11 croiseurs français dans le Canal du Mozambique et autour de Mada-gascar pour accentuer de la répression.


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