La vie des esclaves en prison à Bourbon

Les Archives Départementales de La Réunion ont convié Bruno Maillard, docteur en histoire, enseignant à l’Université de Paris-Est Créteil et membre du Conseil scientifique à la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, à présenter son dernier ouvrage : “La vie des esclaves en prison” paru aux éditions Plon.

À l’origine du livre, une archive dénichée aux Archives nationales Outremer d’Aix en Provence, laquelle recèle un chi re étonnant : l’estimation établie au 1er janvier 1847, de 459 esclaves incarcérés dans les 13 geôles que compte Bourbon. Soit un taux d’incarcération s’élevant à 7,6/1000 contre 1,1/1000 à l’échelle de l’Hexagone.

“Un chiffre fort qui interroge l’historien pour deux raisons” explique l’auteur :

Dans la plupart des sociétés esclavagistes ou à esclaves, ces derniers sont considérés comme des objets de propriété (même si on leurreconnaît partiellement et ponctuellement quelques attributs du sujet de droit, en particulier lorsqu’une infraction est commise).

En règle générale, l’esclave est jugé par son maître. C’est le principe de souveraineté domestique selon lequel le maître est le premier juge de l’esclave qui est généralement soumis à des châtiments corporels.

De la peine corporelle à la privation de liberté.

Alors que l’île était jusqu’alors envisagée comme une île de ravitaillement, au début du XIXe, La France via sa Compagnie des Indes décide d’initier la production de café. S’en suivra une importation massive d’esclaves (on estime à plus de 150.000 le nombre de captifs qui seront déportés à Bourbon entre la fin du XVIIe et le milieu du XIXe). L’île bascule d’une société à esclaves à une société esclavagiste.

Dans un premier temps, la puissance publique va plutôt aller dans le sens des maîtres en ce qui concerne la répression, avec un grand “classique” du marronage : “la première infraction c’est une mutilation d’oreille, la deuxième celle du tendon d’Achille, la troisième celle de la main. Le tout assorti de peines de fouet, de mutilations de flétrissures” énumère le conférencier. L'édit de mars 1685 duquel sont issues les lettres patentes de décembre 1723 (plus connues sous le terme de Code noir), va venir règlementer la souveraineté domestique en interdisant notamment de mutiler et de tuer son esclave. Il établit également que tout ce qui concerne les homicides, de même que le vol quali é et le grand marronnage sont des infractions relevant désormais de la puissance publique et de ses tribunaux.

La Justice fondée sur la peine corporelle glisse vers la privation de liberté. Les magistrats qui opèrent dans les colonies vont être impactés par cet “humanisme”. Dans les colonies, on commence aussi à penser que la privation de liberté pourrait être une alternative.

Pour le maître, incarcération = séquestre.

En parallèle, une réflexion est menée autour de l’économie servile. “L’esclave coûte cher, tant au niveau de son acquisition que de son entretien” explique Bruno Maillard. Le règlement du 4 mai 1775, adopté à l’île de France vient modi er le Code noir, en précisant que désormais, toutes les peines corporelles ou capitales pourront être substituées par des peines de chaînes.

Un conflit va alors opposer la puissance publique et les maîtres, lesquels considèrent que si un de leurs esclaves est condamné à une peine de chaîne, ce sont autant de jours, semaines et mois où il ne sera pas productif.

“Pour éviter une éventuelle perte de profit, leur “outil de production” devra non seulement leur être confisqué très peu de temps, mais surtout leur être restitué en bon état” précise l’historien qui, pour la réalisation de ce nouvel ouvrage, a exploré di érentes sources : rapports d’administrateurs, de magistrats, de médecin et offciers de santé, de missionnaires, des archives iconographiques, des sources archéologiques relatives à l’architecture carcérale… Au-delà des archives traditionnelles de l’historien, ce sont les archives judiciaires et les interrogatoires des esclaves qui ont permis à ce dernier d’établir cette histoire sociale de l’esclavage. Au travers de l’expérience vécue par les esclaves incarcérés, l’historien nous fait pénétrer pour la première fois dans l’un des recoins les plus sombres d’une société esclavagiste.

En évoquant tour à tour les rapports avec leurs gardiens violents et alcooliques, leur pitance quotidienne infâme ou encore leurs sordides quartiers d’hébergement, il revient sur la notion d’agentivité où la faculté de ces hommes et femmes à préserver leurs facultés, à nouer des liens sociaux notamment, pour “s’accommoder” à la situation et préserver leur identité, leur intégrité physique, leur dignité.


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