Aux Comores, l’ambition est grande?: moderniser le système de santé, longtemps miné par un manque d’infrastructures et de personnels spécialisés. À cette fin, la France, l’Union européenne et plusieurs bailleurs internationaux ont engagé des financements d’envergure. À la clef, la construction du futur Centre hospitalier universitaire (CHU) El?Maarouf à Moroni, censé devenir la vitrine médicale du pays. Mais sur le terrain, l’avancement des travaux et la transparence dans l’utilisation des fonds interrogent.
Depuis?2017, la reconstruction du CHU El?Maarouf est l’un des projets emblématiques des Comores. Financé à hauteur de 54?millions d’euros, il mobilise plusieurs partenaires?: la Banque islamique de développement, la Banque mondiale, le Fonds OPEP, ainsi que le gouvernement comorien lui?même. La France, via l’Agence Française de Développement (AFD), a également contribué au renforcement du système de santé comorien avec une aide de 8?millions d’euros dans le cadre du projet PASCO?2, tandis que l’Union européenne a programmé 46?millions d’euros d’aide pour la période?2021–2027. Pour les autorités comoriennes, ces sommes inédites doivent permettre de redonner espoir à une population souvent contrainte de se rendre à l’étranger pour des soins spécialisés. À Moroni, les chantiers de l’hôpital El?Maarouf sont aujourd’hui bien visibles. Les structures principales sont sorties de terre?; six pôles de soins sont prévus pour accueillir 650 lits sur une surface totale de 42?000?m². Selon les autorités locales, l’ouverture serait désormais prévue pour?2025, après plusieurs retards dus notamment à la pandémie de COVID?19. Cependant, plusieurs observateurs indépendants et membres de la société civile, cités par memento.fr, pointent du doigt un suivi inégal des travaux et une faible communication sur l’affectation réelle des fonds. “Il y a de l’activité sur le chantier, mais la transparence sur les dépenses et la qualité des équipements reste floue”, confie un médecin basé à Moroni, sous couvert d’anonymat.
Une traçabilité difficile. Théoriquement, chaque financement international est accompagné de mécanismes de contrôle rigoureux. L’AFD impose des évaluations régulières des projets, des missions de supervision sur site, ainsi que des audits indépendants sur l’utilisation des fonds. L’Union européenne, elle, prévoit également des vérifications systématiques via des cabinets d’audit et des inspections commissionnées par la Commission. Un rapport spécial de la Cour des comptes européenne, publié début 2024, confirme que dans plusieurs pays bénéficiaires, dont les Comores, les contrôles sont parfois freinés par des capacités administratives locales limitées, rendant difficile la traçabilité complète des fonds alloués. Dans certains cas, la complexité des montages financiers — avec une multiplicité de bailleurs et de sous-traitants — complique aussi le suivi exact des opérations sur le terrain.
Les bailleurs assurent vouloir renforcer leurs exigences. L’AFD a récemment indiqué qu’elle entendait multiplier les évaluations de terrain et systématiser les audits pour tous les projets d’infrastructure dépassant un certain seuil financier. De son côté, Bruxelles insiste sur l’obligation de “conditions strictes de décaissement”, liées à l’atteinte de résultats concrets. Cependant, pour nombre d’habitants et de professionnels de santé comoriens, la réussite de ces projets ne se mesurera pas uniquement à la pose de la dernière pierre ou à l’inauguration d’un hôpital flambant neuf, mais bien à l’accès réel aux soins de qualité pour la population.
Les millions d’euros investis dans la santé aux Comores témoignent d’une volonté internationale forte d’accompagner le développement du pays. Mais sur le terrain, la vigilance reste de mise pour garantir que les promesses ne se transforment pas en mirages. La réussite de ces projets dépendra autant du respect des calendriers de travaux que de la mise en place effective d’un contrôle transparent et rigoureux.

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