L’histoire des Kerveguen à La Réunion, débute en 1796 avec l’arrivée dans l’île de Denis Marie Fidèle Le Coat de Kerveguen. Issu d’une famille bourgeoise ruinée par la révolution, l’homme débarque à Saint-Pierre, y ouvre un petit commerce mais surtout, observe la société réunionnaise avec une idée en tête : faire fortune.
Quatre marches vers la fortune
La première marche de cette ambition est franchie le 14 mai 1799, quand Denis épouse Angèle Rivière, une créole de Saint-Joseph dotée de 6.000 livres, d’une quinzaine d’hectares de terres cultivées, d’un esclave et de quelques meubles (valeur totale 20.000 livres). Denis, dont la fortune personnelle ne dépasse pas les 2000 livres, procède immédiatement à la mise en vente des terres saint-joséphoises et les investit en 1804 à Saint-Pierre, dans un commerce, au départ de blé et de tissu. L’homme profite de la messe du dimanche pour organiser des ventes à l’encan, où il écoule des meubles et autres plumes d’autruche.
Il renforce son commerce de blé en faisant venir de métropole un boulanger et un minotier et crée une boulangerie proto-industrielle qui alimente le sud et l’ouest de l’île.
Denis et Angèle ont trois enfants : (Louis)-Gabriel (1800), Marie-Claude Adélaïde et Augustin-Charles. Suite à la mort d’Angèle et à l’issue d’un deuil règlementaire, Denis se remarie avec Marie Geneviève Hortense Lemarchand. Cette dernière va lui offrir la quatrième marche vers la fortune, avec une dot conséquente : 20.000 livres en espèces et un domaine « Les Casernes » surplombant la ville de Saint-Pierre, intégrant habitation et 90 ha de terre.
Anticipant la fin du café au profit de la canne à sucre, Gabriel convainc son père Denis d’investir dans le foncier. Ensemble, ils achètent 330 ha de terres cultivées de canne, girofle, poivre, cannelle, café, à Saint-Pierre et à Saint-Joseph. L’année suivante, père et fils inaugurent leurs deux premières sucreries. Le 14 janvier 1827, Denis meurt, laissant à ses héritiers une fortune estimée à 1.174.000 livres.
Du rififi chez les Kerveguen (1828-1831)
Chacun des héritiers reçoit une part d’héritage mais l’essentiel du patrimoine est conservé intact au travers d’une société dont la gestion est confiée à Gabriel pour 5 ans. Au bout de trois ans, la société est dissoute et Gabriel va définir les parts d’héritage.
La veuve reçoit 28 esclaves, des habitations (de mauvaise qualité), et des terrains (morcelés), d’une valeur totale de 200.000 livres. Denis-François et Marie-Thérèse reçoivent l’habitation et le terrain de la Ravine des Cabris pour une valeur de 105.000 livres. Gabriel lui, s’octroie le Domaine des Casernes (pourtant apporté par sa belle-mère), un terrain à Saint-Joseph ainsi que des esclaves. En 1831, sa fortune s’élève à 3.000.000 de livres. Le 7 juin 1831, il prend pour épouse Anne Margueritte Zaccharine Chaulmet, alors âgée de 15 ans. Le couple aura deux enfants : Denis-François et Marie Angèle Emma. Suite à la mort de son épouse, à l’âge de 20 ans, Gabriel ne se remarie pas, préférant se consacrer à la consolidation de sa fortune au travers d’activité variées : commerce, sociétés de navigation, actions, crédit aux particuliers…
Les trois pivots de la fortune de Gabriel (1831-1860)
Convaincu du potentiel de la terre, Gabriel procède à des acquisitions quasi quotidiennes. En trois ans, le Domaine des Casernes passe de 90 à plus de 800 ha.
Désireux de conforter ses positions sur la canne, il investit également à l’Est et se dote de terrains et d’habitations, de Sainte-Suzanne jusqu’à Saint-André.
Pour assouvir sa soif foncière, l’homme emploie des manières très particulières : « Il prête de l’argent aux planteurs, et en cas de non-remboursement, récupère leurs terres ou encore, profite du décès de propriétaires pour racheter la terre aux veuves éplorées. On le voit quasiment à chaque enterrement » s’amuse Monique Risso.
Pour faire fructifier ce patrimoine, il y fait fleurir des sucreries. En 1850, Gabriel en détient 11, qu’il dote également de guildiveries (terme utilisé à l’époque pour distillerie). En 1860, avec 16 usines, Gabriel Le Coat de Kerveguen s’affiche comme le premier producteur de sucre de La Réunion et produit par ailleurs 1/3 du rhum de l’île. « De la métropole à La Réunion, on l’appelle le roi du sucre et du rhum » confirme l’historienne qui poursuit : « En 1856, les terres et le capital industriel détenus par Gabriel de Kerveguen sont estimés à 6 millions de francs/or, bien au-delà de la fortune de Madame Desbassayns évaluée, à son apogée à 3 millions d’euros ». Et la conférencière d’insister : « En 30 ans, avec près de 10.000 ha de terres, Gabriel s’affiche comme le premier propriétaire foncier de l’île mais aussi de toutes les îles coloniales françaises ».
Les esclaves et les engagés
Dix ans après avoir hérité de ses premiers esclaves au décès de son père, Gabriel en détient 783 en 1836 (à titre de comparaison, Madame Desbassayns en possédait 406).
En 1844, sentant le vent de l’abolition souffler, il tire bénéfice de sa propre flotte, pour partir en Inde recruter ses premiers engagés. En 1860, en plus de ses esclaves, l’homme a contractualisé avec plus de 3500 engagés en provenance d’Inde mais aussi de Chine (avec beaucoup moins de réussite cependant).
À partir de 1846, Gabriel, anticipant le versement d’indemnités découlant de l’abolition de l’esclavage, décide de racheter aux petits planteurs leurs terres et leurs esclaves. Ainsi, en 1848, il possède 1787 esclaves, ouvrant un droit à indemnité à hauteur de 1,9 million de francs/or, soit environ 407 millions de nos euros actuels. Cet argent sera investi dans des emprunts d’État : mines, chemin de fer… et en terres. « La quasi-totalité sera réinvestie en dehors de l’île de La Réunion » confirme Monique Risso.
Un particulier qui bat monnaie
En 1859, pour pallier au déficit de liquidités observé dans l’île, Gabriel a l’idée de se rendre en Autriche pour se procurer des Kreutzers démonétisés qu’il achète au poids et ramène 227.000 pièces dans les cales de son navire. Le 11 juillet de la même année, il requiert auprès du conseil privé du Gouverneur de l’île, la mise en circulation de ces pièces frappées du K de Kerveguen. Cette monnaie devenue l’équivalent d’un franc argent (quand bien même elle ne contient que 0,57g du métal précieux), connaîtra un grand succès. Des petits malins, ne tarderont pas à se rendre en Autriche pour chercher de nouveaux Kreutzers, tant et si bien qu’on en trouvera bientôt dans toute l’île. Lorsque l’État dira « Stop » et demandera à Gabriel de Kerveguen de rembourser, on trouvera 800.000 pièces.
Le 4 mars 1860 Gabriel de Kerveguen meurt à l’âge de 60 ans, à Paris. Alors qu’il sort du ministère de la Marine où il est allé négocier la construction d’un Grand Port maritime à Saint-Pierre de La Réunion, l’homme est renversé par une calèche. Sa fortune s’élève alors à 30 millions de francs/or. « Une fortune colossale, jugez plutôt : il n’y a de plus riche que lui, que la famille Rothschild. Comment expliquer dès lors, que le personnage ait si peu imprimé la mémoire des Réunionnais ? » s’interroge la conférencière.
La saga des Kerveguen à La Réunion s’achève en 1920 avec la vente de l’ensemble des biens encore détenus dans l’île par les successeurs de Denis et de Gabriel. Prix de cette vente : 12 millions de francs/or.

0 COMMENTAIRE(S)