À des milliers de kilomètres des États-Unis, au coeur de l’océan Indien, la base militaire de Diego Garcia soulève des interrogations géopolitiques majeures. Pourquoi une si forte présence américaine dans cette région ? Quelles menaces sont perçues ? Quels équilibres sont en jeu pour la France et pour La Réunion, voisine de ce théâtre stratégique ? Le Mémento a mené l’enquête sur un dossier aussi discret que déterminant.
L’histoire commence dans les années 1960. En pleine guerre froide, les États-Unis signent un accord secret avec le Royaume-Uni pour établir une base militaire sur Diego Garcia, l’île principale de l’archipel des Chagos, alors sous souveraineté britannique. En 1965, les Chagos sont détachés de l’île Maurice (alors colonie britannique) pour former les British Indian Ocean Territories (BIOT). En contrepartie, les Américains obtiennent un bail de 50 ans pour y construire une base militaire navale et aérienne. Le coût initial de l’opération est dissimulé derrière des accords bilatéraux, mais selon des documents déclassifiés, l’installation de la base aurait coûté plus de 3 milliards de dollars depuis les années 70. L’archipel devient rapidement un pivot stratégique : situé à équidistance de l’Afrique, de l’Asie du Sud et du Moyen-Orient, il permet de sur- veiller le Golfe persique, le canal de Suez, le détroit d’Ormuz et le passage vers le Pacifi que. Une basequasi introuvable sur les cartes touristiques, mais pourtant vitale dans la projection de la puissance militaire américaine.
Un prolongement du “bras armé” américain. Depuis plusieurs années, l’Iran multiplie les menaces envers les intérêts américains dans l’océan Indien. En janvier 2020, après l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani par un drone américain, les Gardiens de la Révolution évoquent explicitement Diego Garcia comme cible potentielle. Pourquoi ?Parce que cette base abriterait, selon plusieurs sources militaires, des bombardiers stratégiques B-52, des sous-marins nucléaires, et servirait de point d’appui pour les opérations dans le Golfe. Diego Garcia est vue par Téhéran comme un prolongement du “bras armé” américain dans la région. Menacer l’île, c’est envoyer un signal à Washington : vos bases lointaines ne sont plus hors de portée. Mais que protègent les États-Unis dans l’océan Indien ? La base de Diego Garcia protège des intérêts multiples : Le commerce mondial : 40 % du trafic maritime mondial transite par l’océan Indien; Les ressources énergétiques : les pétroliers qui approvisionnent l’Asie et l’Europe passent par cette zone; La dissuasion nucléaire : les sous-marins américains peuvent s’y ravitailler discrètement; Le contrôle stratégique des routes maritimes chinoises : notamment dans le cadre de la rivalité grandissante entre Pékin et Washington. C’est aussi un point de relais de surveillance et d’espionnage électronique, utilisé par la NSA et les services britanniques du GCHQ.
La Réunion : point logistique vital.
Officiellement, la France coopère avec les États-Unis dans cette zone via des accords bilatéraux et la coordination OTAN. Avec plus de 2 millions de citoyens dans l’océan Indien (La Réunion, Mayotte), trois bases militaires permanentes (Réunion, Mayotte, Djibouti), la France est le seul pays européen à disposer d’un tel ancrage régional. Des exercices conjoints sont régulièrement organisés entre la Marine nationale française et l’US Navy, en particulier à partir de La Réunion. Mais selon plusieurs sources diplomatiques, Paris reste prudent : les relations américano-britanniques dans le BIOT se font sans consultation française, et les tensions post-Brexit, n’ont pas apaisé les lignes.
Officiellement, La Réunion n’a pas de rôle militaire actif dans la gestion de l’équilibre régional, mais elle est un point logistique vital. Le port de Pointe-des-Galets est utilisé à l’occasion pour des escales militaires. Les autorités locales collaborent parfois sur des questions de surveillance maritime, de lutte anti-piraterie ou de recherche et sauvetage. Les TAAF (Terres australes et antarctiques françaises), bien que plus éloignées, ont un rôle important dans la souveraineté française sur une vaste zone économique exclusive. Leur administration est très attentive aux évolutions militaires régionales, notamment en matière d’espionnage maritime ou de pressions sur les ressources naturelles (pêche, minerais, etc.)
En l’état actuel, La Réunion ne constitue pas une cible prioritaire pour l’Iran : elle n’abrite ni base américaine, ni dispositif nucléaire. Toutefois, elle reste un territoire français en zone stratégique, à proximité de Diego Garcia. En cas de confl it majeur, elle pourrait devenir une cible symbolique ou collatérale, en particulier si la France s’engage ouvertement contre Téhéran. Les missiles balistiques iraniens n’ont pas la portée nécessaire pour frapper La Réunion depuis l’Iran, mais la guerre hybride ou asymétrique (cyberattaques, sabotage maritime) pourrait prendre d’autres formes. De plus, le simple fait de posséder une base logistique ou de commandement sur l’île pourrait susciter des tensions avec des puissances rivales.
La base de Djibouti : centre névralgique.
La véritable force de dissuasion française dans la région repose sur la base militaire de Djibouti, à environ 3 000 km de La Réunion. Il s’agit de la plus grande base mili- taire française à l’étranger, avec : Une base aérienne (avions de chasse, transport, surveillance); Une base navale capable d’accueillir des frégates et des bâtiments amphibies; Un bataillon de troupes terrestres acclimatées à l’environnement régional. En cas d’escalade autour de La Réunion, Djibouti serait la principale plateforme de projection des renforts militaires français. Des avions de transport A400M pourraient rallier La Réunion en quelques heures, tandis que des bâtiments de la Marine nationale pourraient sécuriser les approches maritimes.
La France dispose d’un maillage militaire cohérent dans la région, articulé entre : Les FAZSOI (Forces armées de la zone sud de l’océan Indien), basées à La Réunion et Mayotte; La base d’Abu Dhabi, qui complète la surveillance dans le Golfe; La base de Djibouti, centre névralgique de projection lourde; Les sous-marins nucléaires opérant depuis Brest mais naviguant discrètement dans les eaux de l’océan Indien. Les alliances militaires dans la région sont complexes : les États-Unis collaborent étroitement avec l’Inde, l’Australie, le Japon (via le Quad), et maintiennent des relations ambigües avec les puissances locales africaines. La Chine, elle, a installé une base à Djibouti, à seulement 12 km de la base française, ce qui inquiète Washington… et Paris. La Réunion n’est pas un bastion militaire. Mais son importance logistique, son statut de région française, sa proximité avec Diego Garcia, en font une pièce non négligeable du jeu stratégique indo-océanique. Dans l’ombre des grands équilibres mondiaux, cette île paisible pourrait un jour se retrouver en première ligne. Raison de plus pour que ses élus, ses forces vives et sa population soient mieux associés aux débats de défense, et à l’avenir de la paix dans cette zone à haut risque.

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