“Des conditions rock’n roll”
Les éditions du Signe, historiquement positionnées sur le fait religieux, se sont ouvertes il y a une vingtaine d’années à l’histoire des régions de France. Avant de s’attaquer à La Réunion (et plus récemment à Mayotte), la maison d’édition a proposé différents ouvrages relatifs à l’histoire de la Guadeloupe, de la Guyane et de la Martinique.
En 2019, Martial Debriffe, directeur des éditions alsaciennes, débarque à La Réunion et prend attache avec la collectivité départementale à qui il présente un projet de BD autour de l’histoire de l’île et exprime différents besoins en termes de collaboration : historien, scénariste, dessinateur et coloriste. À l’occasion de sa visite éclair dans le département, le directeur de la maison d’édition parvient, in-extremis, à rencontrer Fabrice Urbatro, dessinateur réunionnais, qui lui confirme être luimême en relation avec un historien, par ailleurs scénariste. Cet homme providentiel n’est autre que Gilles Gauvin, avec qui le graphiste a déjà réalisé “Les grandes dates de l’histoire de La Réunion”, une BD sortie en 2013 aux éditions Epsilon.
Au-delà de partager un goût pour l’histoire et le graphisme, les deux hommes sont également voisins. Une proximité qui va s’avérer salutaire pour répondre à des délais extrêmement serrés.
“Une BD de ce type, franco-belge, en couleurs, ça prend du temps : un an en moyenne” rappelle Fabrice Urbatro. Côté historien, le défi est tout aussi immense : résumer 360 ans d’histoire en 48 pages : “page 1 La Buse arrive, page 2 il monte sur son vélomoteur, page 3 il prend l’avion et repart” s’amuse l’historien Gilles Gauvin.
Une intrigue familiale Pour explorer trois siècles et demi d’histoire, le scénariste prend le parti de s’appuyer sur une intrigue familiale à travers une héroïne : Adèle Quéméner, universitaire débarquant à La Réunion dans le but d’élucider un secret de famille. Sa grand-mère, une enfant de la Creuse, lui ayant légué trois cartes postales, seules pièces d’un puzzle à reconstituer.
Le scénariste opte pour des entrées thématiques variées : début du peuplement, piraterie, esclavage, engagisme, Première et Seconde Guerre mondiale, Départementalisation. Mais aussi la citoyenneté, le racisme, les médias, les danses et musiques…
Il choisit également de lui faire visiter plusieurs lieux. “Il m’apparaissait important que quel que soit le coin de l’île où réside le lecteur, ce dernier puisse retrouver un élément de son quotidien dans l’ouvrage” explique Gilles Gauvin.
Adèle sera également amenée à croiser une quarantaine de personnages historiques, de même que des statues, monuments, et autres bâtiments emblématiques de La Réunion. Enrichies par la réalité augmentée, certaines pages embarquent également un QR code qui, une fois flashé, permet d’accéder à des compléments d’information.
Le nez sur le papier
“Le contrat a été signé le 13 mars 2020. Le 23 mai, le scénario était bouclé. Pour illustrer l’album, Fabrice Urbatro ne disposera que de 3 mois” détaille Gilles Gauvin.
Cet exploit a été rendu possible par la proximité géographique des co-auteurs, l’arrivée de la pandémie et du confinement mais aussi par la mise en place d’un processus de travail spécifique avec une stricte répartition des tâches : le scénariste s’occupe du scénario et de la fourniture des ressources (éléments de décors…), le dessinateur du dessin. “Généralement, ce dernier n’est pas qu’un simple illustrateur mais un co-créateur amené à intervenir au niveau de la mise en scène” confirme Fabrice Urbatro. Une fois n’est pas coutume, le dessinateur s’est servi de son expérience dans le dessin animé pour travailler au chronomètre : “5 minutes sur un dessin. Quand ça sonne, on passe au suivant” explique-t-il. Une méthodologie efficace qui a véritablement permis de faire avancer le travail pour répondre aux impératifs de la maison d’édition qui allait accorder son “bon à tirer” le 27 octobre.
Le regard sur l’histoire a évolué, tout comme la bande dessinée
Il existe déjà une histoire de La Réunion en bande dessinée. Sortie en 1983 aux éditions Orphie, et rééditée régulièrement. “L’histoire de La Réunion en bande-dessinée” rassemble en 4 tomes, le travail de différents scénaristes, dessinateurs, coloristes. En historien féru de bande-dessinée, Gilles Gauvin connaît bien ces ouvrages. Lorsqu’il prend connaissance du projet des éditions du Signe, sa première réflexion est “Qu’est-ce qu’il est possible de faire de plus ?” “L’histoire de La Réunion en bande dessinée” a été écrite dans un contexte où le rapport à l’histoire était complètement différent, en particulier la place des mémoires, leur montée ayant émergé dans les années 1990, autour des débats relatifs à l’esclavage notamment. La BD aussi a évolué. D’abord d’un point de vue graphique : les scènes jadis présentées à niveau d’homme ont évolué pour se rapprocher de la vision cinématographique (plongée, contre-plongée, gros plans…). En outre, le texte, auparavant très fourni, l’est désormais beaucoup moins. Certaines BD sont d’ailleurs aujourd’hui proposées sans texte” analyse le scénariste.
Docteur en histoire, spécialiste de l’histoire contemporaine de La Réunion, Gilles Gauvin enseigne l’histoire et la géographie au lycée. Membre du Comité pour la mémoirede l’esclavage, il a travaillé sur la question de la place de la traite négrière et de l’esclavage dans les programmes et manuels scolaires. On lui doit notamment “L’Abécédaire de l’esclavage des noirs” paru en 2007. En 2006, il publie “Michel Debré et l’Ile de La Réunion, une certaine idée de la plus grande France” et collabore à l’ouvrage “Les Français au quotidien 1939-1949” ainsi qu’à l’ouvrage collectif “Les enfants de La Creuse. Idées reçues sur la transplantation de mineurs de la Réunion en France”, paru en 2021 et qui rassemble les travaux de Wilfrid Bertile, Prosper Ève et Philippe Vitale. Historien certes, mais aussi féru de graphisme, l’auteur a apporté sa contribution à de nombreux romans graphiques et bandes-dessinées. En 2013, déjà associé à Fabrice Urbatro, il proposait l’album : “Les grandes dates de l’histoire de La Réunion”. Il a également collaboré avec David D’Eurveilher et Jean- Marc Pécontal pour le Roman Graphique “L’autre côté de la mer”. Enfin, avec Téhem, il a livré l’album “Piments Zoizos” autour de la question des enfants de la Creuse.
Fabrice Urbrato a fait des études en Arts Appliqués et communication graphique. Très jeune, il participe à la revue “Le cri du Margouillat”. En 2003, il s’installe comme graphiste illustrateur indépendant et publie en 2008, le premier tome de sa BD “Nefsetkat” pour laquelle il obtiendra le prix de la bande dessinée de La Réunion en 2012. En 2010, il participe à l’album collectif “Marmites créoles” et cofonde en 2014 le premier magazine jeunesse 6-12 à La Réunion “Babook magazine”. En parallèle, il anime des ateliers de bande-dessinée et de manga, notamment auprès des scolaires et intervient également à l’ILOI. En 2019, sort le tome 3 de la série “Nefsetkat” chez Epsilon.

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