Peut-être avez-vous déjà croisé Jérôme Filippini, au détour d’une rue, ou au croisement d’un sentier ; sans douter une seule seconde que cet homme simple et avenant, est à la gouvernance de l’île. Homme parmi les hommes, le préfet de La Réunion se fond dans la société pour en faire partie, intégralement, et se retrouve ainsi au milieu de ses concitoyens - désireux de les comprendre et de les connaître. Éternel enthousiaste, Jérôme Filippini a eu un coup de cœur pour l’île. Et il semblerait que ce dernier soit réciproque. Rencontre avec un homme curieux et passionné par son travail, qui a su se faire une place dans la grande famille des Réunionnais.
Le Mémento : Depuis le 23 août cela fait 2 ans que vous avez pris vos fonctions de Préfet de La Réunion. Quels sont les 3 moments phares qui cristallisent ces 2 années ?
Jérôme Filippini : En premier lieu je citerai la venue de la Première ministre Mme Élisabeth Borne. L’enjeu de ce genre de visite est de permettre aux membres du gouvernement de comprendre l’outre-mer dans lequel il se déplace. J’ai le sentiment que ce fut réussi. D’une part car cette visite s’est bien préparée en amont pour que la Première ministre vienne à La Réunion avec des décisions concrètes. Et d’autre part parce que ces décisions ont été actées et mises en place, telles que le cumul RSA/Emploi saisonnier dédié principalement au secteur de l’agriculture ; et l’engagement de l’État dans le financement d’infrastructures pour le basculement des eaux d’Est en Ouest.
En second lieu je citerai le cyclone Belal, évidemment. Ce fut une sacrée expérience, compliquée, et en même temps tellement passionnante à gérer.
Et enfin la crise du BTP. Ce secteur est en crise aujourd’hui à La Réunion. Sur un territoire, quand ce secteur ne va pas bien, cela fragilise grandement la situation économique du pays.
Le Mémento : Comment se traduit cette crise du BTP ?
J. F. : Ce qui est frappant quand on arrive à La Réunion, c’est le niveau de développement des infrastructures. Bien que nous soyons à 10 000 km de Paris, ce niveau est comparable, voire supérieur, à d’autres territoires de la République.
Néanmoins, il y a un retard important sur le logement. Avec 36% de la population qui vit en dessous du seuil de pauvreté et un besoin en logement social évalué à plus de 40 000 logements, il y a un vrai déficit. La demande est là, les financements aussi, mais la production de logements ne suit pas.
À cause de la crise nationale de la construction, cumulée à la crise en Ukraine et à celle de la mer Rouge, les taux d’intérêts sont élevés et le prix des matériaux s’est envolé, augmentant drastiquement le montant des devis. Le secteur du BTP est sous tension et menaçait de rentrer en grève pour se faire entendre. Et à La Réunion, quand ce genre de grève commence, on ne sait jamais quand cela va se terminer.
Le défi, c’est de ne pas rentrer dans un tel conflit mais de mobiliser tous les acteurs pour traiter chaque sujet et chercher des solutions ensemble. C’est ce à quoi nous nous attelons depuis 2023 et encore ces dernières semaines.
Le Mémento : Vous qui côtoyez ses citoyens chaque jour, tous domaines confondus ; comment va La Réunion ?
J. F. : Même s’ils vivent à 10 000 km de Paris, les Réunionnais sont comme tous les Français traversés par des interrogations face à l’avenir, aux dérèglements climatiques, et aux menaces géopolitiques. On perçoit une forme d’anxiété générale.
À l’échelle locale, les inquiétudes sont liées aux problématiques de la vie chère, du logement, des mobilités. Et une dernière à laquelle je reste très attentif : l’évolution de l’insécurité.
Les Réunionnais sont inquiets de la situation à Mayotte et des phénomènes de violence qui s’y développent. Voilà pourquoi, face au problème de délinquance qui surgit sur l’île, je reste très vigilant, et je mets un point d’honneur à faire du traitement de la délinquance des mineurs une priorité.
Le Mémento : Maintenir l’ordre public, la sécurité, et protéger la population, constituent le cœur de votre métier. Nous l’avons observé lors du cyclone Belal. Votre stratégie opérationnelle dédiée à la protection de la population a été saluée. Aviez-vous déjà vécu un cyclone auparavant ?
J. F. : Non ! Je n’avais pas vécu de cyclone avant d’arriver à La Réunion. En revanche, au début de l’année 2023, il y a eu le cyclone Freddy. C’était une bombe cyclonique. Il est le plus long de l’histoire : 1 mois d’activité et des centaines de morts. Il est parti d’Australie, a fait beaucoup de mal à Madagascar, mais il est heureusement passé à 300 km de nos côtes.
En découvrant ce phénomène naturel, je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de compétences et de savoir-faire à La Réunion car les gens sont habitués à vivre des cyclones. Et en même temps, il n’est pas sûr que nous aurions été en mesure d’encaisser un tel cyclone.
Nous avons alors décidé avec mes équipes de travailler sur cette hypothèse : l’impact direct d’un cyclone majeur - le but étant de réfléchir à ce qui pourrait être fait, ou amélioré, si jamais un phénomène de cette ampleur s’approchait de nous.
Comme en sport, nous nous sommes concertés et entraînés à cette éventualité, ce qui fait que lorsque Belal est arrivé, nous étions prêts.
Le Mémento : Si Belal a fait parler de lui, il a aussi fait parler de vous, en positif. Votre façon de communiquer et votre proximité avec les gens ont été appréciées des Réunionnais. Est-ce votre personnalité qui transparaît ou c’est propre au métier de préfet ?
J. F. : Je crois profondément qu’il faut respecter l’autre. Il ne faut pas croire que, parce que l’on exerce des responsabilités importantes, on est au-dessus des gens.
Moi ce que j’aime c’est être au milieu d’eux, au milieu des Réunionnais. J’aime voir leurs visages, et comprendre ce qui les motive. C’est peut-être une question de génération. Nous sommes moins dans la verticalité, et plus dans l’horizontalité. En tout cas, j’ai plaisir à travailler de cette manière plutôt qu’une autre.
Le Mémento : Qu’avez-vous pu observer dans les relations interprofessionnelles à La Réunion ?
J. F. : Localement, il y a une très forte attente à l’égard de l’État et de son représentant. La préfecture est un lieu neutre, de ce fait, beaucoup viennent y chercher une médiation. Le préfet est un peu le gardien de la paix civile si l’on peut dire.
Il gère des conflits entre entreprises, entre particuliers. La gestion de crise fait partie de sa fiche de poste. De par son statut, les personnes qui font appel à lui savent qu’il sera neutre et impartial.
Le Mémento : Au-delà d’aimer votre métier, vous semblez aimer La Réunion. Est-elle un coup de cœur pour vous ?
J. F. : Totalement ! Il y a ses paysages magnifiques, ses sentiers, dont je ne me lasse pas - mais il y aussi le fait que je m’y sente bien, en accord avec mes valeurs philosophiques qui sont la diversité et la tolérance interculturelle.
Le Mémento : Que souhaitez-vous pour La Réunion dans les prochaines années ?
J. F. : Pour les prochaines années, je voudrais que La Réunion continue de relever le défi du vivre-ensemble et qu’elle arrive à surmonter les violences de proximité, notamment dans le cadre familial.
Le Mémento : Votre mandat court sur combien d’années ?
J. F. : Rien n’est acté à l’avance, mais un mandat de préfet dure en général entre 2 et 4 ans. J’espère pouvoir rester le plus longtemps possible au milieu des Réunionnais. Croisez les doigts pour moi !

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