Bertrand-François Mahé de Labourdonnais, gestionnaire modèle ou suppôt du capitalisme colonial esclavagiste ?

Mahé de Labourdonnais voit le jour en 1699 à Saint-Malo au sein d’une société de marins. Son père, capitaine corsaire, meurt jeune.  À l’âge de 9 ans, Bertrand-François Mahé de Labourdonnais, embarqué comme mousse, fait ses premiers pas dans le commerce de soieries, d’indiennes (étoffes) et d’esclaves…  au cœur de la spéculation financière et du commerce de piastres espagnoles (monnaie en argent), raison d’être des compagnies de commerce.

Au XVIIIe siècle, ces dernières peuvent être considérées comme des sociétés d’économies mixtes composées de parts publiques (la propriété du Roi étant indissociable du domaine du royaume et incarnant le caractère inaliénable de la propriété de l’État) mais aussi de parts privées. « Aujourd’hui on appellerait cela une SPL » s’amuse l’anthropologue avant de poursuivre : « Dès leur origine, ces sociétés de commerce coloniales s’appuient très fortement sur la traite d’êtres vivants ».
Au nombre de ces compagnies de commerce, la Compagnie Française des Indes Orientales.

Cette société par actions est concessionnaire d’un espace (les Mascareignes) appartenant au Roi. C’est elle qui lève les armées, contrôle le territoire et notamment tout ce qui entre et sort.  En un mot : elle fait figure de seigneur à la fois féodal et mercantile (théorie économico-financière dominante de l’époque). « On s’achemine alors vers un État capitaliste et vers la première mondialisation de l’histoire, appuyée sur l’esclavagisme colonial » analyse le conférencier.

En 1733, la Compagnie des Indes cherche quelqu’un pour dynamiser la colonisation de l’île de France (Ile Maurice). Elle nomme Bertrand-François Mahé de Labourdonnais Directeur Général des Mascareignes. Il faut dire que l’homme, arrivé dans les Mascareignes dans les années 1720, s’y est rapidement illustré en vertu de ses connaissances maritimes, militaires, mais aussi commerciales. Pour « décrocher le poste », Labourdonnais ira jusqu’à détailler sa méthode au moyen d’un mémoire destiné au Roi. Son modèle de « capitalisme colonial intégré » ne va pas manquer d’enthousiasmer les actionnaires, d’autant que l’île de France, avec ses ports naturels, laisse espérer devenir une « plaque tournante » de premier plan, Bourbon ayant d’ailleurs déjà bien amorcé l’entrée de son économie de plantation dans « la fièvre de la fève Mascarin », le fameux café Bourbon. 

La culture de café, une marche économique forcée

La « fièvre du café » a été impulsée par la compagnie des Indes. Considérant que l’activité, depuis les débuts de la colonisation, ne remplissait pas suffisamment ses magasins et ses caisses, celle qui accusait les habitants de Bourbon de l’époque de paresse, de mauvaises mœurs et d’ivrognerie allait trouver dans la culture spéculative du café, le moyen de les forcer à produire davantage. En parallèle à une imposition coercitive à la production de café (l’arrachage de pieds de café pouvait en effet être sanctionné par la peine de mort), la Compagnie impose une mise en marche économique forcée en même temps qu’une mise en dépendance du colon, au travers du crédit.  « Si les colons n’aiment pas qu’il leur soit dû, ils aiment encore moins devoir. Leur prêter c’est les assujettir. C’est par là qu’il faut les prendre si l’on veut en tirer du service. En même temps qu’on les abattra, il faudra leur donner l’impression qu’ils sont aidés et protégés » écrira d’ailleurs à ce sujet le Gouverneur Desforges- Boucher. En outre, « Pour rappel, le haut du pavé aristocratique ne vient pas dans les colonies des Mascareignes. C’est trop loin. Le voyage affiche un risque de mortalité de l’ordre de 20%. Les engagées blancs ne constituent pas une force de travail viable pour les ambitions de la colonie qui se tourne donc vers l’esclavagisme » explique Patrice Pongérard.

Mahé de Labourdonnais, gestionnaire modèle

Nommé Gouverneur des Mascareignes Bertand-François Mahé de Labourdonnais effectue une visite à Bourbon alors que la colonie sort tout juste d’une période de disette. La recherche des causes de la pénurie l’amène à reconsidérer le bien-fondé de la monoculture de café.  Il décide alors de ré-équilibrer les cultures au sein de la colonie et prend des mesures en faveur des productions utiles, équilibrant la part des cultures vivrières par rapport aux cultures spéculatives, et sollicite le Conseil Privé dans le but d’accorder une diminution de la dette des colons qui fourniraient suffisamment de produits vivriers à la Compagnie. Il opère également une division du travail colonial entre les deux îles : l’île de France devient le Port, l’arsenal et l’entrepôt des Mascareignes, Bourbon son grenier.

En parallèle à son action au bénéfice de la colonie, l’homme n’oublie pas de développer ses propres affaires, ce qui ne lui est pas interdit. « Le gouverneur et ses officiers sont nommés dans le but de garantir aux administrateurs et aux actionnaires de la compagnie (aspirateur à piastres) le maximum de profits, et d’assurer au passage leur propre intéressement. Tout le système est organisé dans ce sens » rappelle l’historien.

Afin d’accélérer encore davantage les profits, le gouverneur procède à une optimisation de la traite négrière. Il renforce les relations avec le Mozambique et, grâce à la conception de bateaux négriers plus rapides, parvient à faire diminuer les taux de mortalité durant les traversées. Bertrand-François Mahé de Labourdonnais détient en propre, trois bateaux négriers. Souvenons-nous, c’est un homme d’affaires habile. Contrairement à d’autres qui organisent spécialement leur navire pour cette traite humaine, lui, va faire preuve de souplesse en transformant la flotte négrière de sa société privée, en flotte polyvalente.

Un enrichissement qui fait des jaloux

Aussi, est-il tout à fait normal que quelqu’un qui, en 1735, totalise plus de 25 années d’expérience sur la pratique du commerce colonial, fasse peur à la haute aristocratie. Un club parisien qui voit plutôt d’un mauvais œil ses profits s’estomper au bénéfice des malouins. L’entrée en conflit  de Labourdonnais avec Dupleix, Gouverneur général des Indes et par ailleurs associé de la Compagnie, issu lui de haute noblesse et dont les affaires sont moins prospères, entraînera l’embastillement du Gouverneur des Mascareignes. Assurant lui-même sa défense, ce dernier fera la preuve d’avoir amplement rempli les objectifs de la Compagnie : non seulement la caisse des Mascareignes est bénéficiaire, mais durant chaque année de son exercice, il lui a permis d’accumuler plus de 800.000 livres d’excédant.

Bertand-François Mahé de Labourdonnais remporte ainsi son procès. Il est libéré, réhabilité avec les honneurs mais meurt quelque temps plus tard des suites d’une maladie.
« En 1753, la fortune de Labourdonnais s’élève à 2,7 millions de livres, équivalant aujourd’hui à quelque 50 millions d’euros » estime l’historien qui au-delà de l’enrichissement personnel du Gouverneur, met en cause le système économique d’alors, déjà mondialisé, basé sur l’accumulation des profits et reposant sur la traite des hommes. Un système colonial qui, en conjuguant monopole, appauvrissement par le crédit, plus-values, traite d’hommes et de femmes considérés comme actifs circulants, permet d’afficher parfois plus de 1000% de profit. « C’est ça le système Labourdonnais, celui que nous devons aujourd’hui questionner » conclut Patrice PONGÉRARD.


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