Clotilde, l'heritage de la liberté

Pour leur dernière conférence du semestre avant la pause estivale, les Amie.s de l'Université ont accueilli, à la Bibliothèque départementale de La Réunion, Expédite Laope-Cerneaux, autrice, conteuse et fille de Maxime Laope, figure incontournable de la musique réunionnaise. Cette rencontre fut l'occasion de découvrir le roman Clotilde, de la servitude à la liberté, un récit à mi-chemin entre la mémoire familiale et l'histoire collective de La Réunion. À travers ce premier roman, Expédite Laope-Cerneaux rend hommage à son arrière-grand-mère, Clotilde, une esclave née au Plate Saint-Leu qui deviendra matrone, et l'ancêtre d'une lignée d'hommes et de femmes libres.

Une enfance dans les champs.

L'histoire s'ouvre en 1847, à la veille de l'abolition de l'esclavage à La Réunion. Clotilde, alors âgée de 12 ou 13 ans, vit sur l'habitation Balancourt (dans les faits l'habitation Hibon), sur les hauteurs de Saint-Leu.

Son quotidien, comme celui de milliers d'enfants esclaves, est marqué par le travail précoce. Dès six ans, elle participe aux récoltes et à dix ans, devient esclave de pioche, affectée aux champs de la plantation. C'est dans ce contexte de servitude, sur une terre à la fois fertile et violente, que se dessine peu à peu le destin singulier de Clotilde.

Par un concours de circonstances, elle découvre le métier de matrone, chargée d'assister les accouchements dans un monde sans médecine accessible aux plus pauvres. Clotilde rêve de devenir l'une d'entre elles. Mais son sort, comme celui de tant d'autres, est dicté par les maîtres. À cette époque, le désir n'a pas de place dans l'univers des esclaves. Seul le travail imposé existe.

Le jour de la liberté.

Le 20 décembre 1848, le décret d'abolition de l'esclavage est proclamé à La Réunion par le Commissaire Joseph Sarda-Garriga. Ce jour historique bouleverse l'ile, et la vie de Clotilde.

"Vive papa Sarda!" scande-t-elle, comme sans doute les 62000 esclaves que compte encore La Réunion, comme un cri de soulagement, un appel d'espoir. Pourtant, les premières semaines, les premiers mois de liberté ne changent presque rien à sa condi-tion: Clotilde continue de travailler sur la plantation. Mais quelque chose s'est fissuré dans l'ordre établi. Elle épouse un affranchi et s'installe avec lui sur une petite exploitation de canne (le café, culture dominante de son enfance, décline). Ils y vivent modestement, loin de la richesse des grandes familles de propriétaires. Le rêve enfoui de Clo-tilde, lui, résiste.

Une vie au service des autres.

Au fil des ans, Clotilde devient matrone comme elle l'espérait. Pendant des décennies, elle va aider les femmes à accoucher dans tout le secteur du Plate, jusqu'aux Colimaçons. Elle est aussitisaneuse, un savoirreconnu et encadré à l'époque par les autorités civiles et religieuses. Dans une société en mutation, elle devient une figure respectée de la commu-nauté, gardienne d'un savoir populaire transmis oralement et mémoire vivante d'un temps aboli. Cerôle, elle l'exercera jusqu'à un âge avancé. En 1922, bien qu'affaiblie, elle assiste avec l'aide de sa fille Marguerite, la naissance d'un enfant très particulier: Maxime, fils de sa fille Coco et premier garçon de la lignée né libre. Ce dernier deviendra l'un des plus illustres chanteurs de La Reunion. A travers lui. la mémoire de Clotilde et de ceux qui ont vécu l'esclavage continue de circuler.

Une fiction ancrée dans la réalité.

L'ouvrage d'Expédite Laope-Cerneaux est un roman. Mais il s'appuie sur des faits réels, sur des récits familiaux et sur une solide documentation historique. Pour pallier les zones d'ombre de l'histoire orale, l'autrice a eu recours à la fiction. "Il y a encore beaucoup de choses que l'on ignore sur l'esclavage à La Réunion, sur le marronnage... mais la fiction peut répondre à certaines de nos interroga-tions", explique-t-elle.

Son récit est également nourri par les travaux d'historiens comme Prosper Eve, Sudel Fuma, Gilles Gauvin ou Raoul Lucas. Il débute symboliquement le 20 décembre 1998, jour du 150° anniversaire de l'abolition, pour mieux remonter le fil du passé. Expé-dite Laope-Cerneaux s'appuie aussi sur les souvenirs fragmentaires de son père Maxime, qui, artiste dans l'âme, mêlait volontiers contes et réalité. Il a donc fallu "démêler" cette matière orale pour construire un récit crédible et cohérent.

Ce qui frappe l'autrice, c'est la concordance entre les témoignages transmis dans la sphère familiale et les données historiques officielles: "Je mesuis rendu compte que ce qui figurait dans les livres d'histoire coincidait avec ce que Clotilde avait transmis à mon père, qui lui n'avait pas lus ces auteurs. C'est là que j'ai compris que l'histoire appartient aussi aux petites gens, à ceux qui ne savaient ni lire ni écrire, mais qui l'ont vécue et transmise".

Une individualité face à l'Histoire.

À travers Clotilde, Expédite Laope-Cerneaux entend redonner leur humanité aux esclaves, souvent traités dans les récits historiques comme "une masse anonyme et souffrante".
Elle cherche au contraire à leur rendre une identité, une singularité, une dignité. Sa Clotilde n'est pas une victime passive, mais une femme animée de désirs, de rêves et de doutes.

Elle refuse aussiles clichés binaires: "Tous les Blancs ne sont pas des démons, tous les Noirs ne sont pas des anges". Dans son ro-man, Clotilde n'est pas recueillie par une famille de Blancs bienveillants, comme le lui a un jour fait remarquer un enfant, elle vit dans une famille "ordinaire". Car, rappelle-t-elle, il y eut dans l'histoire de l'esclavage des maîtres cruels, mais aussi des gens capables d'humanité.

Son livre pose une question centrale: que ressent un esclave la veille de sa libération? Que se passe-t-il dans le cœur d'un enfant qui entend que demain, il sera libre ? Par-delà la reconstitution historique, c'est cette émotion que le roman tente de capturer. Ce souffle fragile, entre peur et espoir, qui annonce un autre monde.


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