Enquete sur une Derive couteuse

C'est un phénomène dont l'impact budgétaire est massif: l'absentéisme dans la fonction publique ne cesse de progresser depuis plusieurs années. Derrière ce mot devenu presque banal se cache en réalité un dysfonctionnement structurel, profondément enraciné dans les administrations publiques, et dont le coût pèse lourdement sur les finances de l'État.

Les chiffres sont édifiants: selon la Direction générale de l'administration et de la fonction publique (DGAFP), la Cour des comptes et les études croisées de la Dares, l'absentéisme dans les trois versants de la fonction publique Etat, territoriale, hospitalière-coûte chaque année entre 8 et 11 milliards d'euros. Des milliards envolés, absorbés sans contrepartie par le budget national, qui pourraient pourtant être économisés par des mesures simples de contrôle et de prévention. C'est tout le paradoxe de cette situation: alors que l'on demande aux citoyens des efforts constants pour une maîtrise des dépenses publiques, l'un des gisements d'économies les plus accessibles reste ignoré, voire tabou.

Dans la fonction publique, les absences sont nom-breuses, partois justifiées, mais très souvent laissées sans vérification. On y retrouve des arrêts pour maladies ordinaires à répétition, des douleurs déclarées sans preuve médicale solide, des arrêts courts mais fréquents, qui finissent par désorganiser complètement les services.

Le mal-être est là!

Les hôpitaux, les mairies, les ministères doivent faire face à des équipes réduites, à des remplacements en urgence, à des charges de travail reportées sur ceux quirestent. L'ambiance dans les services s'en ressent: les agents présents se sentent souvent abandonnés, les retards s'accumulent, et le lien entre efficacité et présence effective au poste est de plus en plus distendu. Dans les collectivités locales, certaines administrations enregistrent jusqu'à 24 jours d'absence par agent et par an, comme lerelève le rapport annuel de la DGAFP publié en 2023. Les élus eux-mêmes, parfois, s'en désolent, mais sans oser nommer le problème de peur d'ouvrir un conflit social.

La fonction publique hospitalière n'est pas épargnée : les arrêts de travail s'y multiplient, notamment pour des raisons psychologiques-stress, épuisement professionnel, troubles anxieux- qui, même s'ils sont bien réels dans certains cas, échappent souvent à tout contrôle rigoureux.

Selon la Dares, les troubles psychiques représentent jusqu'à 14% des arrêts de travail, une proportion en hausse constante depuis la crise sanitaire. Le mal-être est là, mais il se double d'un sentiment d'impunité: dans de nombreux services, s'absenter n'a aucune consé-quence. Il n'y a ni rappel, ni entretien de suivi, ni politique de prévention sérieuse.
La gestion des ressources humaines se contente bien souvent de "faire avec".

Cette situation contraste avec celle que l'on observe dans le secteur privé, où  l'absence d'un salarié se traduit immédiatement par une perte de chiffre d'affaires. Un rendez-vous annulé, une production ralentie, un client qui part ailleurs.

Nouveau dispositif gouvernemental en vigueur.

Cette pression constante oblige les entrepnses a tenter de limiter les arrêts injustifiés, à contrôler, àresponsabi-liser. Dans le public, il n'y a pas de client à satisfaire ou de concurrent à redouter. L'usager attendra. Le service sera fermé. Il reviendra demain. Le système fonctionne en vase clos, sans obligation de résultat, ni culture du mérite.

Pourtant, un tournant semble amorcé.Depuis le ler mars 2025, un nouveau dispositif gouvernemental est entré en vigueur: les agents publics en arrêt maladie subissent désormais une perte de rémunération de 10%, qui s'applique à l'ensemble de leur traitement-primes, indemnités et traitement indiciaire com-pris-en plus du jour de carence déjà exis-tant. Cette mesure, présentée comme un levier deresponsabilisation, marque une initiative de l'Etat pour enrailler cette dérive coûteuse. C'est un signal : la prise de conscience existe. Mais suffira-t-elle ? Car si cette mesure est perçue par certains comme dissuasive, elle est loin de suffire à elle seule à corriger les failles du système.

Il suffirait pourtant de renforcer les contrôles médicaux, d'instaurer une politique de suivi systématique après chaque arrêt, de croiser les données pour repérer les cas d'absentéisme récurrent, et de conditionner certains avantages à l'assiduité réelle. Des pratiques qui existent déjà dans certaines administrations pilotes, mais qui peinent à s'imposer ailleurs, faute de volonté politique claire. On pourrait aussi, plus fondamen-talement, revoir les statuts: la garantie de T'emploi à vie, aujourd'hui accordée à la majorité des fonctionnaires, favorise un sentiment de sécurité qui, dans certains cas, décourage l'engagement quotidien.
Remettre en cause ce principe ne reviendrait pas à fragiliser les agents, mais à redonner de la valeur au travail effectué, à faire la distinction entreles agentsréel-lement investis-nombreux-et ceux qui abusent d'un système trop permissif.

Il y a là un enjeu majeur pour l'avenir des finances publiques. Car dans un pays où chaque euro compte, on ne peut plus ignorer une source d'économies aussi évidente. Lutter contre l'absentéisme injustifié dans la fonction publique, c'est restaurer une équité entre les sala-riés, mais c'est aussi -et surtout-rendre à l'Etat les moyens d'être plus juste, plus efficace, et plus crédible dans sa propre


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