Louis Timagène Houat, Le destin peu commun d’un libre de couleur de Bourbon
Dans les années 1830, alors qu’en métropole la question de l’abolition de l’esclavage est débattue dans les cercles politiques, à L’île Bourbon, gouverneurs et colons restent campés sur leurs positions : le statu quo, pas d’abolition sans réparation financière ! C’est dans ce contexte que s’inscrit le procès « du complot de Saint-André ». Sur le banc des accusés : 20 prévenus dont Louis Timagène Houat.
Louis Timagène voit le jour le 12 janvier 1810 à Saint-Denis, au sein d’une famille d’origine mauricienne libre de couleur. En 1835, le jeune professeur de musique aime à recevoir dans son habitation du quartier du Bas de La Rivière, à Saint-Denis. Là, entouré de jeunes gens, il refait le monde et se plaît à imaginer une île Bourbon enfin débarrassée de l’esclavage. Le jeune homme est abonné à « La Revue des colonies » dont le directeur est Cyrille Bissette, le Martiniquais anti-esclavagiste. Et ça, pour les colons, c’est insupportable.
À Bourbon, cette publication est considérée comme un pamphlet contre ceux qui considèrent les esclaves comme une propriété qui ne peut être remise en question qu’au travers le rachat qui sera négocié durant de nombreuses années, avant que n’intervienne l’abolition. « Les colons gagneront beaucoup d’argent sur ce rachat de leurs esclaves par l’État » explique l’historien.
Les imprimés de la Revue des Colonies sont donc généralement saisis, avant même d’être débarqués. En 1835, à l’occasion d’une perquisition au domicile de Louis Timagène, des exemplaires de la revue censurée y sont découverts. Le jeune homme est arrêté et emprisonné à Saint-Denis. Dix-neuf de ses camarades lui emboîteront le pas, suspectés d’avoir pris part au complot contre la colonie, fomenté par Louis Timagène. L’accusateur, Charles Ogé Barbaroux est procureur général de Bourbon. Fils d’un révolutionnaire, opposant de Robespierre qui sera estampillé « ennemi de La Révolution » avant d’être guillotiné, Barbaroux est un homme tiraillé entre ses convictions intimes, fruits de l’héritage idéologique libéral paternel, et sa condition de fonctionnaire « aux ordres ».« Ce dernier fera couper les têtes de 4 esclaves accusés du complot dit de Saint-Benoît en 1832. » rappelle Jacques Dumora.
C’est un complot !
Appuyé sur la seule conviction de Barbaroux et sa thèse du complot dont il ne démordra jamais, le procès des 20 hommes (16 libres de couleur et 4 esclaves), s’ouvre en juillet 1836 à la cour d’assises de Saint-Denis et s’achève le 2 août sur l’exclusion de la colonie pour Louis Timagène et 5 de ses acolytes. « Ce verdict condamnant Louis Timagène à 7 années de bannissement, alors que les faits qui lui sont reprochés sont passibles d’un exil à perpétuité, illustre parfaitement la gêne d’une cour d’assises amenée à statuer sur le sort de 20 hommes sans arme, alors que les quartiers de l’île regorgent à cette époque de militaires, de gendarmes et de milices armées » rappelle l’historien.
En outre, il va sans dire que les accusés n’encourent bien évidemment pas la même peine selon leur condition.
Alors que certains accusés sont tout bonnement relâchés, d’autres écopent de peines d’emprisonnement plus ou moins longues quand les esclaves, eux, sont passés par le fouet et le poteau avant d’être exilés sur l’île Sainte-Marie à Madagascar où ils finiront leur vie.
À l’issue d’un emprisonnement de plus d’un an au fort de La Redoute, n’ayant pas été autorisé à s’exiler dans l’île Sœur, Louis Timagène embarque finalement pour la France métropolitaine à la fin de l’année 1837.
Là, libre de tout mouvement, on le retrouve engagé aux côtés de Cyrille Bissette. Ce Martiniquais libre de couleur a lui aussi été accusé de complot contre sa colonie. Tatoué au fer rouge des infâmes lettres GAL, il a également été exclu. À Paris, il fonde la première société des amis des noirs composée uniquement de noirs et milite pour l’abolition, à travers sa Revue des Colonies notamment.
En 1849, Louis Timagène Houat revient à Bourbon et se présente aux élections législatives, contre les procureurs qui l’ont condamné, à savoir Charles Barbaroux et Prosper de Greslan. À cette époque, Sarda Garriga, alors présent dans l’île, influe largement sur le résultat des élections. « Ces hommes doivent se croiser dans les quartiers de La Réunion. Se saluent-ils seulement ? Nous n’en savons rien » s’amuse l’historien.
Candidat malheureux, Louis Timagène Houat quitte définitivement son île natale.
Sur le continent, il épouse Marie Mathilde Delaunay, l’une des couturières favorites de l’impératrice de Russie. Ainsi, retrouve-t-on Timagène en 1841 en train de déambuler dans le musée de Saint-Petersbourg. Par la suite, il deviendra entrepreneur et s’illustrera par ses innovations appliquées aux matériaux pour le BTP. Formé à l’homéopathie, une discipline émergeante, il exercera à Pau, en tant que médecin homéopathe. Père de deux enfants, il décède en 1883, à quelques semaines de ses 74 ans.

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