Le Mémento : Bonjour M. Sério. Pourriez-vous vous présenter, et nous rappeler, en quelques mots votre parcours ?
Benoit Sério : Je suis le directeur général de la CGSS – Caisse Générale de la Sécurité Sociale, depuis trois ans et demi maintenant. Auparavant, j’ai effectué différentes missions de direction, notamment au RSI – Régime Social des Indépendants de la région PACA. Des postes qui m’ont permis de toucher un peu à tout, de faire de la pratique sociale, du recouvrement, mais aussi de l’assurance maladie, etc.
Le Mémento : La CGSS est à La Réunion ce que la CPAM est en Métropole. Mais peut-on rappeler ses missions spécifiques, ses différences et ses similitudes avec l’organisme public ?
BS : Non, la CGSS est beaucoup plus que la CPAM puisqu’elle a la particularité de déployer l’ensemble des politiques sociales sur le territoire ; qu’elles relèvent de l’assurance santé et/ou maladie, de la retraite ou du recouvrement ou encore du secteur agricole. La CGSS c’est tout ça à la fois. On couvre ainsi 95% des Réunionnais c’est-à-dire l’intégralité de la population, l’ensemble des champs d’action.
C’est un avantage en termes de vision globale sur la situation économique de l’île de La Réunion. Et à ce sujet, on peut dire qu’on constate en 2022 une vraie reprise. Par exemple, en observant le nombre d’entreprises, en augmentation +5% par rapport à la même période en 2021, ou encore en regardant les cotisations sociales. Il y a à ce niveau un nette amélioration, c’est un indicateur au même titre que l’effectif salarié ou le taux de chômage.
Le Mémento : La CGSS a vécu, avec la crise sanitaire du COVID-19, une période complexe. Quelles furent les principales difficultés rencontrées ?Arrêts maladie à traiter trop importants ? Indemnités difficiles à rembourser ? Et deux ans après, quelles conséquences sur vos activités de cette crise ?
BS : Dès le début de la crise, j’avais fixé un impératif : celui de tenir notre place d’acteur économique et social à La Réunion. Pour rappel, ce ne sont pas moins 4 milliards d’euros versés en prestations par la CGSS tous les ans. La première mission était donc de maintenir le dispositif des paiements (santé, retraite, journalière, allocations diverses, etc.), parce que pour beaucoup de personnes sur le territoire, il s’agit de leur principal revenu.
Le second impératif était de s’adapter et de s’organiser afin de faire face à l’augmentation de la charge de travail et au caractère imprévisible des faits. En interne, la CGSS a mis en place un dispositif d’entraide entre les services qui a permis de renforcer, de manière souple, rapide et en continu, des secteurs en difficulté.
Aujourd’hui, nous continuons d’être très impactés en particulier par l’augmentation des arrêts de travail et donc des indemnités journalières – qui ont doublé par rapport à 2021, ce qui implique forcément des conséquences en termes de logistiques. Mais aujourd’hui ce travail est en partie résorbé grâce à l’embauche d’intérimaires, de CDD et de renforts internes. La situation est sous contrôle même si sur certains dossiers, les délais peuvent être assez longs.
Enfin, je tiens également à rappeler que pendant la crise et avec le concours de l’ARS, la CGSS a mis en place une plateforme de contact tracing en seulement quelques semaines et qui a compté jusqu’à 100 collaborateurs en téléconseillers.
Le Mémento : Le ministre de la Santé a annoncé que trois visites médicales gratuites seraient mises en place pour les Français, à « trois âges clés de la vie ». Notamment pour rapprocher les publics éloignés du système de santé. Mais les CPAM (et la CGSS ?) proposent déjà un bilan santé gratuit tous les 5 ans. Que pensez-vous de cette annonce ?
BS : À La Réunion, la situation est différente, avec le fait majeur que le tiers payant est généralisé à tous. Les patients n’ont jamais à avancer de frais de santé, qu’il s’agisse du médecin, des analyses ou de la pharmacie. Cela étant dit je comprends la préoccupation du ministère, parce qu’il s’agit d’une vraie problématique. La question à mon sens, pour l’île de La Réunion, c’est comment aller chercher ces publics éloignés du système de santé.
Quoi qu’il en soit, je peux dire que la CGSS a vraiment été un acteur majeur pour l’organisation des soins coordonnés, soit de maison de santé ou communauté territoriale de santé, et que la caisse continuera de s’investir sur ces thématiques.
Le Mémento : Le projet de loi de financement de la Sécurité Sociale (PLFSS) devrait bientôt entrer en débat à l’Assemblée nationale. Beaucoup de Français oublient qu’il s’agit d’un exercice d’équilibre pour gérer les dépenses sociales et de santé. La réforme du système de retraite fait son retour. Pour vous qui avez une caisse à gérer, pensez-vous qu’il faille changer de modèle ?
BS : En tant que DG je suis chargé de mettre en place les réformes politiques, c’est ça ma mission, donc je prendrai ce qui sera voté, mais je dirai quand même un mot à ce sujet.
Le système de retraite actuel, c’est un système assurantiel, mais qui a trouvé ses limites dans ‘l’acceptabilité de la population. À La Réunion, la retraite moyenne est de 800 euros, soit un montant bien inférieur à la Métropole, parce que les carrières sont plus morcelées. On pourrait dire que ce n’est pas juste ni normal, mais dans un système assurantiel c’est la suite logique. À côté de cela, il y a des dispositifs qui viennent compenser mais cela ne suffit pas. Parce que le système se fait aussi par répartition : les actifs paient les retraites de ceux qui sont pensionnés, mais il y a un problème quand il y a plus de pensionnés que d’actifs.
En d’autres termes il y a une équation économique à résoudre, et très complexe quelles que soient les solutions choisies.
Le Mémento : On parle toujours du « Trou de la Sécurité Sociale », en parlant de ses dettes. Un déficit des comptes en 2021 en nette amélioration par rapport à 2020, et moins creusé que prévu. À quand le remboursement total ? En 2025 ou 2033 ?
BS : Lors de la crise sanitaire du Covid-19, le gouvernement, l’État a fait le choix de dire « quoi qu’il en coûte ». C’est-à-dire d’aider les entreprises, de soutenir le système de santé, et pour cela d’injecter de l’argent, en partant du principe que si l’on soigne (les gens et l’économie) ils iront mieux et donc ils auront les capacités de rembourser.
C’est un raisonnement, un choix qui s’est vérifié : les cotisations sociales sont bien plus hautes que ce qui était envisagé, il y a une vraie reprise qui fait dire que cet accompagnement n’était pas là en vain. Certes, des entreprises ont disparu ou vont disparaître mais d’autres vont se créer.
Pour répondre à la question : combien de temps pour absorber cette dette, je dirais que c’est politique et je ne saurais me prononcer. Mais c’est certain que l’objectif de la résorber à relatif court terme est complètement chamboulé. Ce qui est intéressant, c’est de voir que la dette reste synonyme d’une bonne économie, elle sert à financer un système social qui aura fait ses preuves dans les pires moments, et qui a su accompagner la population comme les entreprises. Et il existe peu d’exemples comparables en Europe. C’est donc ce système qu’il faut préserver et défendre, et il a un coût, collectif, et c’est là toute la difficulté de l’exercice.
Le Mémento : Depuis, le PLFSS de 2018, le Régime Social des Indépendants est supprimé et la gestion de la protection sociale des travailleurs indépendants a été confiée à la CGSS. Quelle charge de travail en plus ? Quels moyens (matériel et humain) pour mener à bien ce service ?
BS : Votée en 2018, l’intégration s’est faite en 2020, juste avant la crise du Covid-19. Et il faut le dire, à La Réunion ça s’est très bien passé. Le RSI et la CGSS avaient préparé en amont la fusion, malgré le changement de système informatique et d’interlocuteurs, tout s’est fait de façon fluide. À noter également que lors de cette fusion, 50 collaborateurs du RSI ont intégré la CGSS, c’est-à-dire qu’ils ont apporté avec eux leur expérience, la connaissance de l’environnement.
Deux ans après, on peut dire que les indépendants et les salariés profitent du même système de santé, de la même couverture avec une simplification des démarches. C’est un bilan positif. On a également observé, de façon assez étonnante, une augmentation des prélèvements spontanés après l’intégration avec +10% de paiements.
Enfin, la CGSS va peu à peu amorcer la reprise des recouvrements des cotisations avec une certaine souplesse. Pour rappel, le report des cotisations sociales à La Réunion s’est élevé à 10 millions d’euros d’exonération à La Réunion. Depuis deux mois, la CGSS a mis en place un relevé de la dette pour les indépendants afin de faire le point sur leur situation et leur propose un calendrier de paiement qui peut aller jusqu’à 24 mois. Mais je tiens à rappeler qu’une dette reste une dette, et que celles d’avant la crise ne seront pas effacées.

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