Pour la première fois en Outre-mer, la Chambre régionale des comptes de La Réunion-Mayotte a évalué une politique publique territoriale: la prévention et la gestion des déchets à La Réunion. Publié en août 2025, le rapport, inédit tant par sa longueur que par sa méthodologie, constitue une étape majeure pour un territoire confronté à des défis environnementaux, financiers et sociaux considérables.
"On n'est pas là pour stigmatiser les comportements de la population réunionnaise ou les dysfonctionnements des acteurs, mais pour analyser un processus, une politique publique", rappelle Nicolas Péhau, président de la CRC.
L'exercice, qui mobilise la loi 3DS de février 2022, est une première en Outre-mer et la septième à l'échelle nationale. Il a impliqué la Région Réunion, les cinq intercommunalités et les deux syndicats mixtes de traitement, ILEVA et SYDNE. Le rapport repose sur plus de 150 pages de données, enrichies par une enquête IPSOS auprès de 1 000 Réunionnais, 23 entretiens avec des organismes publics et privés, et une analyse croisée de données locales et nationales. La démarche a également bénéficié d'un comité d'accompagnement composé d'experts: un économiste de l'Université de La Réunion, un psychosocio-logue, le directeur régional de l'INSEE et des représentants d'associations de protection de l'environnement. "L'expérience s'est avérée très bénéfique", souligne Nicolas Péhau.
Une prévention encore marginale
Si le diagnostic couvre l'ensemble du cycle des déchets (prévention, collecte, traitement), cest la prévention qui se révèle la plus faible. À peine 1% des budgets est consacré à cette dimension. Cette situation s'est traduite par une diminution des effectifs dédiés depuis 2017, à un moment où la consommation et la démographie progressent.
À ce déficit budgétaire s'ajoute un manque de lisibilité. Les citoyens ressentent une confusion face à la multiplicité des messages et des acteurs. La planification, exigence légale, accuse également un retard: la Régionn'a adopté son plan qu'en 2024, bien après d'autres territoires ultramarins et même certaines intercommunalités. "C'estl'inverse de ce qu'il convient de faire", souligne la CRC.
Les outils de prévention présentent aussi des limites. La tarification incitative, déjà utilisée dans l'Hexa-gone, n'est encore qu'à l'état d'études expérimentales à La Réunion. "En la matière, la position de la CRC est de dire : essayons. Nous savons que 30% de la population réside en habitat collectif et que ce type d'habitat se prête difficilement à ce dispositif... Mais il ya des territoires où l'on peut essayer à titre expérimental", explique Nicolas Péhau. Les citoyens interrogés se déclarent généralement favorables, à condition de comprendre le mécanisme.
Certaines initiatives privées ou portées par l'économie sociale et solidaire, notamment autour du réemploi, apparaissent prometteuses, mais leur déploiement reste limité. La communication et la prévention dans l'habitat collectif souffrent d'un déficit d'échange entre bailleurs et habitants. "À nou-veau, le sondage IPSOS démontre que les citoyens sont sensibles aux dispositifs et se disent "prêts à faire", il faut juste que ce soit accessible, simple et si possible gratifiant", ajoute le président de la CRC.
Un constat surprenant émerge toutefois : les 16-29 ans se révèlent être la tranche d'âge la moins sensible aux enjeux de prévention, un signal que la politique publique devra intégrer pour adapter ses dispositifs.
AMÉLIORER LA COLLECTE DES BIODÉCHETS
L'un des principaux freins aux performances de la collecte sélective tient à l'absence de dispositif réellement opérationnel pour les biodéchets, pourtant rendue obligatoire depuis le le janvier 2024.
À ce jour, les initiatives se limitent essentiellement aux collectes de déchets verts, complétées par une incitation au compostage domestique ou collectif. La mise en place d'une collecte séparative des déchets alimentaires se heurte à des contraintes spécifiques: climat tropical, enjeux de salubrité publique et difficultés techniques rendant les solutions de collecte complexes à organiser.
L'expérimentation d'un ramassage en porte-à-porte (bacs marron) menée par la CINOR s'est soldée par un échec. Tirant les leçons de cette expérience, d'autres intercommunalités s'orientent désormais vers des dispositifs hybrides, associant un porte-à-porte limité à certaines zones et un système d'apport volontaire jugé plus maîtrisable. Dans ce contexte, la CRC formule sa recommandation n°12 : Inciter les EPCI à développer, dès que possible, des expérimentations plus performantes de collecte des biodechets (et, dans le meme esprit, des encombrants) afin d'améliorer durablement les résultats.
La collecte: un maillon fragile.
La collecte des déchets présente des performances limitées. Selon une étude de l'ADEME (2018), 80% des déchets des poubelles grises et jaunes pourraient être valorisés en métropole, mais ce chiffre n'a jamais dépassé 38% à La Réunion. La part des recyclables ne progresse pas, faute de collectes séparatives efficaces et de tri correct parles habitants. "Ilya là un sujet: erreurs detri aboutissant à des taux médiocres de recyclage et plusieurs questions: comment favoriser la collecte des encombrants, la collecte des biodéchets (avec un enjeu de salubrité publique), comment renforcer les solutions alternatives?", interroge Nicolas Péhau.
Les équipements restent insuffisants : avec 49 déchetteries, l'île est en retard par rapport à l'Hexagone, alors que ces structures représentent un levier peu coûteux pour améliorer la valorisation. Certaines intercommunalités développent néanmoins des pratiques exemplaires, comme la séparation des DEEE ou l'amélioration de la manutention du gros électroménager. Mais ces bonnes pratiques demeurent localisées.
Enfin, la CRC souligne des lacunes dans certaines filières, en particulier le suivi des importations et la responsabilité des producteurs, avec un appel à renforcer les contrôles auprès des distributeurs pour garantir une gestion cohérente des flux.
Traitement: un retard structurel à rattraper
Le traitement des déchets reste un maillon fragile dans le sens où La Réunion repose aujourd'hui quasi exclusivement sur l'enfouissement, alors que la loi impose une réduction de cette pratique. Les trois centres de tri existants ne sont pas adaptés aux flux de plastiques, les déchets organiques et verts ne trouvent pas de filière de valorisation, et la valorisation énergétique reste un projet futur.
"Là, on part de très loin, et on n'est pas bons", constate Nicolas Péhau. "La solution, c'est la valorisation. Sauf que l'on retombe sur nos particularités. La Réunion est une île tropicale entourée d'eau et exposée." Depuis plus de dix ans, la création d'unités de valorisation énergétique (CSR) a été envi-sagée. Pour porter ces projets, deux syndicats mixtes ont été créés en 2014, ILEVA et SYDNE.
Mais leur mise en œuvre a été retardée par des divergences politiques, des contentieux administratifs et la défaillance d'entreprises. La mise en service, initialement prévue entre 2022 et 2024, n'interviendra pas avant 2026-2027. Le coût du pôle déchets Sud dépasse 460 millions d'euros, avec un surcoût de plus de 60% lié à la relance du marché public.
La fiscalité représente un frein paradoxal. La TGAP, conçue pour limiter l'enfouissement, pèse lourdement sur les budgets, réduisant la marge de manœuvre des syndicats pour améliorer la valorisation. "Dans les faits, elle limite les capacités financières du syndicat à améliorer la performance de ses équipements, alors qu'il n'a pour l'instant que peu d'alternatives à l'enfouissement", souligne le rapport.
DECHETS DANGEREUX: UN BESOIN STRATÉGIQUE, COMPLEXE À IMPLANTER
Le PRPGD de 2021 a introduit l'idée d'un centre dédié aux déchets dangereux à La Réunion. Un projet encore au stade des études. La Région finance une partie des études et la DEAL organise des réunions régulières pour avancer sur le sujet.
Déjà à l'époque, le préfet avait souligné l'urgence de cette réflexion, en raison de l'augmentation des coûts d'exportation, de la complexité administrative et logistique du transport maritime et de l'impossibilité progressive d'exporter ces déchets. Reste que la mise en œuvre de ce projet sur le territoire est particulièrement délicate: le foncier disponible est restreint, les sols perméables nécessitent des dispositifs spécifiques pour éviter tout risque environnemental et une implantation proche des habitations est impossible.
En 2018, 8 640 tonnes de déchets dangereux ont été produites sur l'ile, dont 4 581 tonnes provenant de batteries, huiles usagées et DASRI.
Les 3 392 tonnes restantes, regroupées sous la catégorie "autres déchets dangereux" restent peu identifiées et difficiles à tracer. Selon les projections du PRPGD, le gisement pourrait atteindre 15 664 tonnes en 2028 et 15 894 tonnes en 2034, ce qui nécessiterait, en l'absence de solution locale, jusqu'à deux rotations de bateaux par semaine pour l'exportation.
Vers une gouvernance unifiée?
La complexité institutionnelle (Région, EPCI, syndicats mixtes, communes, bailleurs) est un obstacle majeur. La CRC insiste sur la nécessité de cohérence et d'échelle territoriale. La recommandation n°13 "engager une réflexion sur le transfert des compétences de prévention et de collecte aux syndicats mixtes, avec une fusion des structures existantes en une seule entité régionale d'ici fin 2026" est à ce titre emblématique: "Nous demandons que les syndicats mixtes, les établissements publics et La Region se mettent autour de la même table pour réfléchir à une fusion des acteursen matière de collecte et de traitement des déchets. La politique de prévention et de gestion des déchets à La Réunion ne peut pas se traiter sous la forme d'une parcellisation", explique Nicolas Péhau.
Sur les huit réponses des acteurs concernés, SYDNE et la CIVIS se sont montrées favorables à la fusion des syndicats, vue comme un levier de cohérence pour la politique publique. "Je n'ai pas le sentiment qu'ily a quelques mois, nous étions dans cette vision-là. Doncça bouge. Onsent un changement, il faut que l'on en profite. On a trop tardé, maintenant il faut aller ensemble", soulignait Nicolas Péhau, à l'occasion de la présentation de l'EPPT.
Pourtant, quelques jours après la publication de cette recommandation, la table ronde organisée par le SYDNE à l'occasion des dix ans du syndicat mixte a donné une tout autre tonalité.
Daniel Alamélou, président du SYDNE, a préféré mettre l'accent sur la tenue d'une grande mise au point annuelle de type conférence ter-ritoriale, jugeant que les deux syndicats fonctionnent efficacement et que la fusion n'était pas nécessairement la solution immédiate.
Dans le même esprit, Fabrice Hoarau a insisté sur des besoins plus concrets: davantage d'outils opérationnels, de communication et de financement. Cette priorité a trouvé un écho chez Maurice Gironcel, président de la CINOR, et Patrice Selly, président de la CIREST. Leur message apparait clair : le plus urgent est de renforcer la coordination, la transparence et les moyens, pour que la politique publique des déchets progresse réellement sur le terrain.
Pour aller plus loin : Depuis le Site internet de la Cour des comptes : www.ccomptes.fr, il est possible de consulter l'intégralité du rapport EPPT ainsi qu'une synthèse de l'évaluation, sans oublier l'étude IPSOS.
"CSR : DEUX UNITÉS, DEUX VISIONS, UNE INTEROPÉRABILITÉ LIMITÉE"
À La Réunion, la valorisation énergétique des déchets connaît une avancée majeure avec la production de CSR (Combustible Solide de Récupération). Ce procéssus, récent sur le territoire, consiste à trier, séparer et transformer les déchets résiduels en un combustible sec utilisable pour produire de l'énergie. Dès 2014, les syndicats Ileva et SYDNE ont inscrit cette orientation dans leurs stratégies respectives, avec des technologies jugées fiables et éprouvées.
Pourtant, ces deux démarches se heurtent à une limite : la non-interopérabilité des équipements. Les process retenus par leva et SYDNE reposent sur des normes différentes, donnant naissance à des CSR aux caractéristiques calorifiques distinctes.
Résultat : le combustible destiné à l'unité du SYDNE pourra aussi alimenter celle d'lleva, l'inverse ne sera en revanche pas possible. L'usine d'Albioma est en effet initialement conçue pour brûler de la bagasse. Hautement sensible à la qualité du combustible, cette unité nécessite un CSR spécifique, avec un pouvoir calorifique plus élevé et plus stable. De son côté, lleva a développé sa propre technologie, en partant de zéro, pour fabriquer un CSR répondant à d'autres normes. Pour la Chambre régionale des comptes, cette situation illustre les limites d’une approche fragmentée : deux équipements modernes et performants coexistent, mais sans réelle synergie, ce qui freine la constitution d’une stratégie pleinement intégrée de valorisation énergétique à l’échelle du territoire.

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