Né il y a 58 ans à Saint-Pierre, Christian Kichenapanaïdou quitte La Réunion pour effectuer son service militaire en métropole. Loin de son île, il exercera divers emplois et suivra plusieurs formations dont une au sein de la prestigieuse école parisienne Boulle où il apprend à travailler l’écaille de tortue et le bois.
Son retour en 1994 sera synonyme de nouveau départ. Il intègre une formation d’aide à domicile et débute une carrière médico-sociale au sein d’un EPAHD dionysien. C’est au sein de l’unité Alzheimer de cet établissement, au contact quotidien de ceux qui “n’ont pas la mémoire du présent mais dont la mémoire ancienne est demeurée intacte”, que se produit le déclic qui conduit Christian à devenir le “passeur de mémoire”, le “zarboutan” ou encore le “tonton”, des termes empreints de respect et d’affection, aujourd’hui utilisés pour l’interpeller.
Tout commence par une mission qui lui est confiée à l’occasion de la semaine bleue : organiser, au sein de l’EPAHD, une exposition autour d’objets chinés de longue date sur les brocantes. Durant une semaine, plus que de simplement “donner à voir”, le collectionneur ressuscite La Réunion lontan, les valeurs de respect, d’entente, de goût du travail, qu’il a reçues en héritage…
À partir d’une simple cafetière, le passionné est capable d’évoquer l’histoire du peuplement de l’île au travers de la culture de la plante, les histoires de ceux qui l’ont plantée, récoltée, transformée…
L’engouement du public pour la proposition culturelle est tel qu’une seconde exposition sera rapidement organisée au collège de La Ravine des Cabris. L’aventure continuera au sein des écoles primaires, des médiathèques, des salons et même entreprises qui font appel à Christian et son association Objets Lontan, créée en 2004.
2023 : une année florissante.
Au-delà de leur mobilisation dans le cadre des journées du patrimoine, de la semaine créole, de la semaine du goût, des commémorations du 20 décembre…, ces objets classés en différentes familles (culinaire, hygiène, technologie…) sont réclamés par le cinéma. Nombre d’entre eux ont ainsi trouvé leur place dans les scènes du documentaire-fiction réalisé par Laurent Médéa “Elie ou les forges de la liberté”, et figureront dans sa prochaine production autour de la vie d’Edmond Albius. D’autres ont fait leur apparition remarquée dans des clips musicaux. L’expertise du “Zarboutan” est régulièrement convoquée à télévision, tout comme la presse qui lui a consacré de nombreux articles.
Pour répondre à la demande grandissante, Christian Kichenapanaïdou, qui interviendra prochainement pour France TV dans le cadre de récits de vie, pour Outremer magavec la mise en valeur de certaines pièces de sa collection, opère aujourd’hui avec la casquette d’auto-entrepreneur, en parallèle à l’activité médico-sociale qu’il a conservée.
Fort d’une collection de plus de 2000 pièces intégrant des objets clefs que l’on pourrait regrouper sous l’intitulé “eau et lumière” (cuvette et broc, seau et arrosoir, lampe et bougie, réchaud à alcool ou à pétrole…), qui lui offrent d’aborder l’évolution des technologies et des modes de vie, depuis la période Debré et le passage pour nombre de Réunionnais de la case à terre à l’habitat collectif…, l’homme saisit l’occasion de revenir sur l’émergence de la société de consommation mais aussi sur des concepts redevenus très à la mode comme l’économie circulaire et le recyclage : “Une simple boîte de conserve de sardines, trouée à l’aide d’une pointe devenait une râpe” explique le collectionneur, intarissable. Quid de l’idée de rassembler ce capital de la culture de nos anciens au sein d’un musée ? Face aux difficultés à trouver un local, en dépit de la très bonne connaissance de l’écosystème culturel réunionnais, le passionné pourrait s’orienter vers l’itinérance. Une option qui collerait d’ailleurs davantage à la façon qu’a Christian Kichenapanaïdou d’aborder le patrimoine : en mouvement.
Histoires de famille
La collection de Christian Kichenapanaïdou a débuté avec des objets de famille et en premier lieu, le catéchisme en images hérité de son arrière-grand-mère Caïa. Née en 1888, cette dernière ne savait ni lire ni écrire. Pour autant, elle était capable de restituer chacune des histoires des personnages bibliques “aussi fidèlement que celles qu’enfant, je découvrais au travers de la télévision et du cinéma” explique Christian Kichenapanaïdou qui conserve intact le souvenir de cette transmission entre l’aïeule depuis le “pliant” qu’elle affectionnait tant, au garçon qui, plusieurs décennies plus tard, allait récupérer le précieux ouvrage.
De cette aïeule chérie, Christian a également récupéré le bâton de marche dont il ne se sépare quasiment jamais, quand son grand-père, travailleur agricole qui pour arrondir sa pension de retraite se livrait à une activité de ferblantier, de son côté, lui a transmis un petit sifflet en tôle spécialement réalisé pour le petit garçon il y a 45 ans. Ce grand-père a d’ailleurs fait l’objet d’un livre : “Pierre le Métis”, paru dans la Collection autour du monde. Un récit de vie qui fait la part belle au métissage, le héros du livre ayant beaucoup souffert du regard des autres puisque non reconnu par son père d’origine chinoise, à une époque où un mariage interculturel n’était pas envisageable. Un arrière-grand-père qui a néanmoins trouvé sa place dans la marge de l’arbre généalogique dont Christian se sert de support pour aborder le peuplement. Cet arbre, réalisé en collaboration avec Claude Rossignol trouve un écho particulier chez nombre de Réunionnais à la recherche de leurs racines.
“Nous devons connaître oussa nou sort pour savoir oussa nous sava demain” conclut le passeur de mémoire.

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