L’hommage rendu chaque année à l’occasion de la Fête de la vanille, par la municipalité de Sainte-Suzanne à l’enfant du pays, découvreur du procédé de fécondation manuelle de la vanille, nous a offert l’occasion de revenir sur la vie et l’œuvre d’un illustre Réunionnais : Edmond Albius. « Une figure extraordinaire. Un véritable scientifique et non un aimable découvreur comme encore considéré de nos jours » insiste Mario Serviable, infatigable défenseur de la mémoire d’Edmond Albius et plus largement, de celle de l’île de La Réunion.
Edmond naît esclave en 1829 sur la commune de Sainte-Suzanne. Il est le fils de Pamphil et de Melise qui meurt en le mettant au monde. Selon la légende dorée, l’orphelin aurait été pris en affection par le frère de sa maîtresse, le planteur Féréol Bellier-Beaumont.
Curieux et doté d’un solide sens de l’observation, l’enfant se plaît à observer les techniques agricoles mises en œuvre dans les plantations, le processus de fécondation des citrouilles notamment…
Un miracle agronomique
À l’âge de 12 ans, Edmond découvre le procédé de fécondation de la vanille. « Plus exactement, il expérimente une technique connue et documentée par les éminents scientifiques du Jardin des Plantes de Paris : la mise en contact des éléments mâles et femelles de la plante. Des éléments qui, en l’absence de l’insecte polinisateur, sont voués à ne jamais se rencontrer » explique Mario Serviable.
L’acclimatation de la liane-orchidée introduite dans l’île au début du XIXè siècle par le capitane Philibert, a été confiée aux botanistes du Jardin du Roy (actuel Jardin de l’État). Du fait de l’absence d’abeille Mélipone dans l’île, les botanistes locaux se livrent à de nombreuses tentatives (infructueuses) de fécondation. Longtemps, on se contentera ainsi de cultiver la plante pour la beauté et le parfum de sa fleur… en espérant qu’un miracle survienne. Ce dernier interviendra en 1841 là où on ne l’attend pas, à savoir à Sainte-Suzanne et non au sein des laboratoires du jardin d’acclimatation.
Si Féréol Bellier-Beaumont aurait pu s’attribuer la découverte, il n’en fera rien. Mieux, il défendra toujours le fait que cette innovation majeure reposant tant sur la compréhension de la mécanique sexuelle de la fleur que sur celle de l’urgence du geste (la fleur de l’orchidée ayant une durée de vie très limitée), soit bel et bien l’œuvre, selon l’expression utilisée à l’époque, « d’un petit nègre ignorant ». Bientôt, les plus grands propriétaires de l’île dont Patu de Rosemont à Saint-Benoît, Sarrakin de Floris à Saint-André et Madame Joseph Desbassyns à Sainte-Suzanne…, réclament Edmond et le feront chercher en calèche pour procéder à l’opération de fécondation manuelle sur leurs propriétés respectives. Au-delà du caractère inédit et incroyable du spectacle, la démonstration par le jeune esclave de son procédé de fécondation leur laisse entrevoir de belles perspectives économiques.
L’aventure de la vanille de La Réunion se poursuivra au travers de la découverte, en 1851 par Ernest Loupy, notaire de son état et vanilliculteur passionné, du procédé de « mortification par ébouillantage ». Une étape essentielle de la transformation de la gousse. Rapidement amélioré par David de Floris, ce procédé offrira à La Réunion de détenir le secret de fabrication de ce qui est encore considéré aujourd’hui comme « la meilleure vanille du monde ». Les exportations s’envolent alors, passant de 267 kg en 1853 à plus de trois tonnes en 1858 et près de 200 t en 1898. À la fin du XIXè siècle, ces exportations « d’or noir » feront jeu égal avec les recettes du sucre.
La triste fin d’Edmond Albius
Pour autant, cette épopée économique s’opèrera loin d’Edmond. Ce dernier n’obtiendra en effet aucun avantage au titre de sa contribution à la prospérité de l’île et ce, en dépit des démarches entreprises par Bellier-Beaumont auprès du gouverneur. Il lui faudra même attendre le tout dernier moment, soit quelques semaines avant l’arrivée de Sarda Garriga, porteur du décret d’abolition, pour qu’Edmond obtienne la liberté en même temps qu’un état civil. Libre mais pauvre, Edmond, Albius de son patronyme, décide de quitter la terre qui ne lui a finalement pas apporté grand-chose et s’installe à Saint-Denis où il vit d’expédients. En 1851, il est accusé d’avoir volé des bijoux et est condamné à 5 ans de galères. Libéré pour bonne conduite en 1853, il revient à Sainte-Suzanne pour y retrouver la dignité et la sérénité. Le 9 août 1880, Albius qui avait quelque temps auparavant perdu Marie-Pauline Rassama, modiste et lingère d’origine indienne qu’il avait aimée et épousée, s’éteint à l’hôpital de Sainte-Suzanne, au lieu-dit Village Deprez, dans l’indifférence la plus totale. « Mis en bière dans le cercueil des indigents (réutilisable), il rejoint ensuite la fosse commune, tant et si bien que nous n’avons aujourd’hui aucune idée de l’endroit où repose sa dépouille » déplore Mario Serviable.
Un IGP pour Albius
S’il convient bien évidemment de rendre hommage à la commune de Sainte-Suzanne qui tente de pallier l’indifférence du temps et l’ingratitude des hommes « tout n’est pas fait encore » estime le lauréat du Prix Edmond Albius 2022, et de poser la question : « A-t-on assez fait ? Pour la vanille peut-être oui, pour le mort assurément non. La vanille a eu son IGP, Albius n’a pas eu droit à la considération de son vivant ni à la protection posthume. Il demeure toujours un « petit noir ignorant » qui a joué avec une fleur d’orchidée. Coiffé de la casquette de membre de l’Académie de La Réunion, Mario Serviable propose trois pistes de réhabilitation : l’installation du buste du botaniste entre celui des scientifiques Poivre et Joseph Hubert installés au sein du Jardin de l’État dans le courant du XIXe siècle ; l’association à son souvenir en pays créole, de Pauline Rassama, Malabaraise et amour de sa vie comme sont associés en pays aztèque Zktan-Oxga et Tzacoportzika dont la décapitation aurait, selon la légende, engendré un vanillier en fleur. Dernière piste de réhabilitation : que la vie et l’œuvre d’Edmond Albius soient reconnues à l’échelle nationale, à travers l’inscription du patronyme Albius dans la toponymie de la capitale.
1841 : 2 jeunes hommes marquent l’histoire de La Réunion
Le premier, c’est Edmond grâce à sa découverte de la technique de fécondation de la vanille. Le second, c’est un métropolitain de 20 ans envoyé par son beau-père dans l’île pour le couper de ses mauvaises relations. Un séjour de 45 jours qui va transformer les lettres françaises en faisant entrer la Malabaraise en poésie, mais aussi en donnant naissance à une formule que l’on utilise encore aujourd’hui pour qualifier La Réunion : « Le pays du vivre-ensemble ». Charles Baudelaire puisqu’il s’agit de lui, sera également pionnier sur la notion de l’interculturalité : la créolisation est en marche.
Un homme et une île changent de nom
Le 22 septembre 1848, Edmond, jusqu’alors inscrit au registre matricule des non-libres et conformément au décret qui permet à 62 151 esclaves de La Réunion de recouvrer la liberté, reçoit son patronyme : Albius. En latin, le mot signifie albâtre qui désigne « le plus immaculé des blancs ». Hommage ou humour ? « Les interprétations sont autorisées » consent Mario Serviable. Cette même année 1848, l’île Bourbon change également de nom pour reprendre celui donné en 1793 par la révolution : La Réunion.

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