SITARANE : L'histoire de sa vie et de sa tombe

Au début du XXe siècle, le sud de La Réunion est victime de plusieurs cambriolages.
Trois hommes en sont à l’origine : Pierre Elie Calendrin, Emmanuel Fontaine et Sitarane. Calendrin est considéré comme le chef de la bande, les deux autres, ses bras droits. Pourtant, seul le nom de Sitarane restera dans la mémoire populaire. Sa tombe devenue célèbre au-delà des frontières de l’île, est constamment entretenue par des mains anonymes qui en retour, réclament des grâces à l’esprit du défunt décapité.

Du Mozambique à La Réunion

De son vrai nom, Simicoudza Simicourba, Sitarane est un homme robuste. Ses oreilles sont percées, son visage scarifié. Il est né au Mozambique en 1868. En 1889, à l’âge de 21 ans, il débarque à La Réunion avec un contrat d’engagé. Il opère d’abord en tant que commandeur, dans le quartier de Cambour à Saint-Benoît. Le climat ne lui convenant guère, il se met en situation illégale en rompant son contrat d’engagé de trois ans. Passible du délit de vagabondage, il se fait alors appeler Sitarane pour échapper aux autorités. Il prend la direction de l’ouest de l’île : Saint-Paul et La Saline Vue-Belle où ses employeurs sont unanimes : c’est un excellent travailleur. De 1900 jusqu’à 1906, on perd sa trace avant de le retrouver sur la co-propriété de La Cafrine à Saint-Pierre. Sa rencontre avec Pierre Elie Calendrin va donner à sa vie une autre tournure.  Surnommé « Saint Ange Gardien », Calendrin est né à Bellemène en 1869. Tisaneur de son état, il a acquis une solide réputation de sorcier. Calendrin recommande son nouvel ami à un propriétaire terrien du Tampon. Sitarane y rencontre Marie Cédrine avec qui il se met en concubinage. Plus âgée que lui, cette dernière a une fille :  Olive Sacoaty, mariée à Emmanuel Fontaine.

La bande des buveurs de sang

En 1908, Calendrin forme sa bande et choisit Fontaine pour ses mains habiles et sa connaissance des riches maisons du sud de l’île et Sitarane pour sa force. Ensemble, ils vont commettre plusieurs cambriolages qui seront suivis de crimes horribles perpétrés dans une atmosphère de magie noire et de sorcellerie. Avant chaque cambriolage, la bande se rend à la croisée d’un chemin à minuit. Calendrin y trace une croix avec de la poudre de camphre et met une bougie à chaque extrémité. Il procède ensuite à une série de passes à l’aide d’un jeu de cartes tout en lisant « Le petit Albert », un ouvrage recelant la recette de l’invisibilité. Les compères passent ensuite le « pacte de sang » qu’ils scellent au travers d’un rite initiatique consistant à avaler par trois fois, un « Siro le mor » ou « sirop de cadavre », le regard tourné vers l’ouest. Au-delà de permettre à celui qui la boit de devenir invisible, la mixture épaisse composée d’eau bénite, de miel, de bois râpé et de sept cuillères de sang de cabri noir est censée multiplier par sept l’esprit du mal. Quant aux chiens des futurs cambriolés, Calendrin leur réserve une préparation à base de coq macéré dans du Cannabis et de la Datura. Le sorcier fabrique également une « poudre jaune » qui, soufflée à l’aide d’un tube en fer à travers les serrures, interstices des portes ou d’un trou percé au vilebrequin plonge les habitants dans un profond sommeil.

Terreur au sud de l’île

Le 20 mars 1909, la bande se rend au domicile d’Hervé Deltel au Tampon.  Le jeune propriétaire qui s’apprête à se marier garde chez lui argent et provisions. La bande s’introduit au domicile alors que Deltel est endormi. Sur l’ordre de Calendrin, Sitarane lui porte plusieurs coups de couteau mortels, dont un dans l’œil. Quelques gouttes de sang seront prélevées sur le cadavre afin d’alimenter le « siro le mor ».
Le 11 août, Lucien Robert, instituteur de 29 ans est tué sur son lit par Sitarane qui lui fracasse le crâne avec une barre de fer.  Son épouse dont la tête, restée sous la couverture, lui avait permis de ne pas respirer la poudre jaune, se réveille. Voyant les trois hommes dans sa chambre et à ses côtés, le corps de son mari assassiné, elle se met à hurler. Tout du moins le suppose-t-on puisqu’elle est retrouvée, le crâne fracassé ainsi que les mains fracturées. Sans doute a-t-elle essayé de se protéger le visage. Le couple est retrouvé gisant visages face à face, les crânes défoncés et les gorges tranchées. Le plus sordide est à venir : le corps de Madame Robert, enceinte de 7 mois a été souillé post mortem, et ce à plusieurs reprises.

Le 30 septembre 1909, la bande part chez Charles Roussel au Tampon. Alerté par un bruit suspect, le gardien tire un coup de fusil et chasse les intrus qui, dans la précipitation, abandonnent plusieurs objets : un couteau, un chapeau, un vilebrequin, une barre de fer, deux gonis, deux bertels et un étui de pistolet. Des objets qui permettront d’identifier les assassins. Le 13 décembre 1909, Sitarane, Fontaine et quatorze complices sont arrêtés à la grotte de la Chatoire. Calendrin qui a pris la fuite n’est arrêté que deux mois plus tard.

Qu’on leur coupe la tête !

Le 2 juillet 1910, s’ouvre au tribunal de Saint-Pierre, le procès de Calendrin et de ses complices, qui devient rapidement le procès de Sitarane, seul étranger dans le groupe constitué de créoles. La presse d’alors diffuse de nombreux préjugés racistes envers Sitarane décrit comme « un barbare pratiquant l’anthropophagie et la nécrophilie ». Des marqueurs identitaires tels que sa couleur de peau, son accent et ses scarifications attisent encore plus la haine de la population. Sitarane, Calendrin et Fontaine sont condamnés à mort ainsi que huit autres personnes. La peine est si lourde que l’affaire est renvoyée au tribunal de Saint-Denis le 7 décembre 1910 pour un second examen. Le 13 décembre, la sentence finale tombe : Sitarane, Fontaine et Calendrin sont condamnés à mort, leurs complices aux travaux forcés à perpétuité. Les deux femmes : Marie Cédrine et Olive sont, elles, acquittées. Le 19 juin 1911, les condamnés sont conduits dans un train spécial de nuit, vers Saint-Pierre où est programmée l’exécution publique à la demande des habitants.

Le 20 juin 1911, à l’aube, Sitarane et Fontaine sont tour à tour guillotinés devant la prison à Saint-Pierre. Les deux hommes sont enterrés dans la même tombe, au cimetière de Saint-Pierre.

Deux jours avant, soit le 18 juin 1911, le gouverneur de l’île a reçu un pli présidentiel commuant la peine du chef de la bande, Calendrin, en travaux forcés à perpétuité. Une grâce, accordée selon la légende, du fait de la livraison par le sorcier de sa recette de « poudre jaune ». Calendrin est envoyé au bagne de Cayenne où il s’éteindra, de maladie, à l’issue de 26 ans de détention. Il est alors âgé de 68 ans.

Une tombe rouge Dalhia

Le cimetière de Saint-Pierre abrite une sépulture à nulle autre pareille. Une tombe rouge vif surplombée d’un majestueux frangipanier.
Sur la plaque, en lettres blanches : Aum Saint-Ange, Sitarane, Fontaine.
Selon certains, la sépulture abrite les corps des deux guillotinés. Pour d’autres, ils y seraient trois, le corps de Calendrin ayant été transporté, dans le plus grand secret, depuis la Guyane. D’autres sources affirment pour leur part que la tombe est vide ! Les corps auraient été inhumés plus haut, juste devant l’entrée de la prison et la margelle et la stèle déplacées dans une friche du cimetière afin de laisser tout loisir aux visiteurs de se livrer à leurs actes de dévotion sans importuner les autres gisants. Quoi qu’il en soit, les têtes, elles ont été enterrées séparément, dans le cas où les assassins sorciers reviendraient à la vie.
Au pied de la tombe, une dalle de béton est destinée aux offrandes et sacrifices qui s’opèrent quotidiennement, de jour comme de nuit.

Du rhum, des cigarettes et des vêtements professionnels !

Les rituels pratiqués sur la tombe sont très divers et empruntés à toutes les religions.
Les offrandes sont hétéroclites : photos, cartes d’identité, cartes vitales, aiguilles, tissus rouges/noirs, bougies, batônnets d’encens, parfum pompéïa, camphre, cigarettes, couteaux, ex-voto, vannes, poudres, fleurs, vêtements de bébé, d’enfants, d’adultes, sous-vêtements, chaussures, blouses d’infirmières et autres tenues professionnelles et même une robe de mariée ! Les offrandes de nourriture : fruits et plats préparées, ainsi que les dépouilles d’animaux sacrifiés (poules noires, coqs, boucs, pigeons, chiens, chats et même couleuvres) attirent fourmis, mouches et chiens, obligeant un agent d’entretien à nettoyer l’espace chaque jour. La réfection de la tombe est réalisée deux fois par an par un peintre en bâtiment autoproclamé « responsable de la tombe » formé par Sassa, ancien responsable et constructeur de la tombe telle que nous la connaissons aujourd’hui.  Depuis plus de 20 ans, sous l’œil attentif de son maître aujourd’hui décédé, il procède à une rénovation consistant à refaire le crépissage et repeindre la tombe entièrement. Un travail qui le mobilise trois jours durant deux fois dans l’année.

 


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