Le Mobilier à L'Île Bourbon, XVIIIe début du XIXe siecle

Invité par les Ami.es de l’Université à s’exprimer dans le cadre de la Bibliothèque Départementale de La Réunion, Thierry-Nicolas Tchakaloff a exploré, lors d’une conférence en trois volets, le mobilier et l’art de vivre créole à la grande époque de la culture du café, puis celle du sucre. Une plongée dans l’histoire de l’art qui a débuté par un focus sur les conditions matérielles du XVIIIe siècle, suivie d’une réflexion sur la notion de confort grâce à la mobilisation de fibres naturelles. Appuyé par une riche iconographie, le conférencier s’est attaché à illustrer la diversité et la circulation des modèles à travers le bassin du grand océan Indien. C’est à partir de ces modèles importés que les artisans locaux vont développer ce que l’on nomme aujourd’hui communément “mobilier créole”.

Un mobilier caractérisé par une grande diversité. Avec l’arrivée des premières cargaisons de la Compagnie des Indes pour les officiers, les habitants de l’île Bourbon ont pu acquérir et revendre des objets pour leur compte. Ces biens ont circulé dans l’ensemble du monde insulaire, depuis l’île de France jusqu’à Bourbon. Au XVIIIe siècle, les échanges commerciaux qui nous concernent allaient du Cap de Bonne Espérance jusqu’à Batavia (Jakarta), en passant par l’Inde et notamment Pondichéry et sa voisine Ceylan, d’où provenaient les bois précieux désignés sous le terme générique “bois d’Inde”. D’autres objets arrivaient du Golfe du Bengale et de Chine, tels que du mobilier en bambou, mais aussi la nacre et la porcelaine.

Ces marchandises vont contribuer à la richesse du mobilier insulaire. Les comptoirs coloniaux étant des lieux d’échanges, les Français qui y étaient installés y côtoyaient des Anglais, des Portugais, des Danois et même des Suédois. C’est ainsi que certains styles, anglais notamment, vont se retrouver sur le marché français et à l’île Bourbon. “À savoir également, le style du mobilier n’était pas forcément contemporain. Longtemps, on continuera en effet de commander des meubles d’obédience baroque, évocateurs de richesse. Au sein des ateliers indo-européens, on s’attache à répondre à la commande, loin des tendances parisiennes et de l’aristocratie”, indique Thierry-Nicolas Tchakaloff.

Naissance de l'artisanat du meuble à Bourbon. Les premiers mobiliers insulaires sont réalisés par les charpentiers, sur la base de ces modèles importés, à l’aide d’outils de charpentier, ce qui entraîne un certain nombre de problèmes. Au-delà de l’absence de rabots qui arriveront plus tardivement, le gros problème réside dans la qualité du fer, incapable d’entamer le bois local, beaucoup plus dur que ce que l’on est habitué à travailler sur le continent. “À cette époque, avec les outils dont on dispose, on ne peut pas rendre planes de grandes surfaces de bois. On ne peut pas non plus sculpter ni incruster. On va donc travailler sur le veinage du bois, sa couleur. Le ramage des bois prévaut dans tout l’océan Indien, ce qui n’est pas le cas en Europe”, explique le conférencier. À la fin du XVIIIe, on peut faire de la sculpture sur les meubles. Même si ce n’est pas encore très courant, le savoir-faire est disponible en local.

Émergence de solutions adaptées, au bénéfice du confort. Tous les meubles coloniaux de l’époque sont foncés de canne ou cannés. Lorsque les Européens arrivent en Inde, ils rencontrent un problème de taille. Le cuir dont sont bardés leurs meubles résiste mal au climat tropical. Ils vont ainsi adopter le tressage de fibre et de corde comme pratiqué en Inde et en Chine. Concernant les mobiliers destinés à l’assise, il convient de garder à l’esprit qu’à l’époque, on ne s’assoit jamais sur la canne, mais toujours sur un “carreau”. Quelle que soit la matière utilisée pour l’assise, cette dernière se destine à accueillir un coussin, lequel remplace la partie rembourrée confectionnée en Europe à l’aide de crin de cheval. “Un savoir-faire dont on ne dispose pas dans l’île”, précise Thierry-Nicolas Tchakaloff.


Thierry-Nicolas Tchakaloff, Conservateur honoraire du MADOI (Musée des Arts décoratifs de l’océan Indien).

Le Mémento : Quelle ambition poursuivez-vous avec ces deux conférences sur le mobilier de l’île Bourbon, du XVIIIe au XIXe siècle ?

Thierry-Nicolas Tchakaloff : Ce cycle a pour ambition de transmettre mes connaissances et de valoriser l’histoire du mobilier à La Réunion, en mettant en lumière son évolution et ses spécificités. La première conférence explore le XVIIIe siècle et s’organise autour de trois axes : la naissance de l’artisanat du meuble à La Réunion, l’émergence de la notion de confort pour les assises et couchages, la diversité des meubles liée à la circulation des modèles. La seconde conférence porte plus précisément sur le XIXe siècle, et s’intéresse notamment à des pièces emblématiques de l’océan Indien et du monde tropical, comme le fauteuil créole, le mobilier “curule” ou le mobilier à pieds “en sabre”.

Je suis engagé dans une démarche de restitution. Au fil des années, j’ai accumulé une riche documentation que je souhaite partager. Mon objectif est que ces connaissances restent sur le territoire pour soutenir la recherche locale, afin que les étudiants et historiens de l’art réunionnais puissent les exploiter. Si le mobilier local ne fait pas l’objet d’études comparatives et universitaires, c’est parce qu’il manque souvent de sources accessibles. En mettant à disposition cette documentation, j’espère favoriser de nouvelles recherches et encourager les jeunes à progresser dans la compréhension du patrimoine local.

Le Mémento : Que conseilleriez-vous à quelqu’un qui souhaite approfondir ses connaissances sur le mobilier créole ?

T.-N. T. : Le mobilier créole est dispersé à travers le monde, et la documentation est fragmentée. Je recommande de consulter les ressources disponibles comme les expositions temporaires du Conservatoire d’arts décoratifs de Saint-Louis. Pour ma part, j’envisage de créer un ouvrage/e-book pour une diffusion large de cette connaissance, en veillant à ce qu’elle reste ancrée localement. À La Réunion, nous avons la chance de nous poser ces questions autour du mobilier, contrairement à d’autres anciennes colonies comme Batavia (actuelle Jakarta), où la question ne se pose malheureusement plus et où l’héritage mobilier n’est pas valorisé.

Mon souhait est que ce savoir soit préservé et partagé pour que les générations futures puissent se l’approprier et l’enrichir. Je veux également éviter une approche nostalgique. La connaissance du passé doit inspirer des réflexions sur le monde actuel. Dans les années 1995, une collection de meubles inspirés des tropiques a été créée. Une partie de cette collection est aujourd’hui à La Réunion, la Conta en Métropole. Il est important que cette mémoire soit conservée à La Réunion.


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