En Guadeloupe, le stockage des sargasses fait fi des risques de pollution

En Guadeloupe, les arrivées massives de sargasses depuis le début de l’année posent à nouveau la question de leur stockage, avec des sites saturés depuis quinze ans et faisant fi des risques sanitaires et environnementaux.

Les couleurs qui bordent le littoral de l’Anse du Belley, une plage dans la commune de Sainte-Anne, ont presque quelque chose d’esthétique. Le bleu du lagon tranche avec les nuances, du orange au marron foncé, de l’épaisse couche de sargasses qui vient s’échouer sur le sable d’un blanc lumineux. Si l’œil pourrait s’en satisfaire, l’odeur pestilentielle soulève le cœur de ceux qui s’aventurent sur cette zone où, depuis 2018, on stocke les sargasses : ces algues brunes qui envahissent les côtes caribéennes dégagent, en pourrissant, des gaz toxiques dont l’inhalation crée un risque pour la santé.

Sur la plage, prisée des kitesurfers et promeneurs, plusieurs longues rangées d’énormes tas de sargasses mêlés de sable s’entassent. "Chaque jour, depuis près d’un mois, j’enlève environ une vingtaine de semi-remorques, comme mes collègues", soit environ 600 mètres cubes quotidiens, note le conducteur d’une pelleteuse souhaitant rester anonyme. Au plus proche de l’eau, il ôte inlassablement les algues et les entasse sur le sable.

Dans l’arrière-plage, deux agents du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) prélèvent des carottes de terre dans le sol, sur des monticules de sargasses et de sable, désormais recouverts par une végétation rampante. "En 2021, nous avons fait une étude d’impact du stockage des sargasses sur les sols, nous revenons pour en voir l’évolution", explique Simon Chapron, chef de projet environnement au BRGM.

- Arsenic à forte dose -

À l’époque, l’étude, qui avait concerné les 18 sites de stockages de l’archipel, la plupart saturés, avait montré des concentrations fortes en arsenic notamment. "Environ 22 mg/kilo soit plus de deux fois les attendus sur la plage de l’Anse du Belley. À Gros-Cap, à Marie-Galante (qui encaisse 40 % des échouements de la Guadeloupe), c’était 73,3 mg/kg", détaille le scientifique. L’impact du stockage des sargasses avait été avéré, de modéré à important, faisant parfois craindre des pollutions. D’autres concentrations chimiques avaient été trouvées sur certains sites, des chlorures, du plomb, ou du cadmium, parfois liées à leur usage précédent. "À l’Anse du Belley, on est sur une ancienne décharge", note Simon Chapron.

Après la première étude, les scientifiques avaient préconisé d’étanchéifier les sols d’épandages, pour éviter que les jus de sargasses ne s’écoulent dans la nappe phréatique, et de fermer ces zones au public. Aucune de ces recommandations n’a été suivie. "On aurait pu s’attendre à ce que, près de 15 ans après le début de la crise des sargasses, on ait trouvé d’autres solutions d’épandages que de stocker sur des zones littorales qui sont des zones protégées et qui arrivent à saturation", s’agace Médhy Broussillon, délégué Outre-mer pour le Conservatoire du littoral.

- "Tester un stockage vertueux" -

Les zones de stockage occupent plusieurs espaces du littoral, sans que l’on connaisse l’impact sur l’environnement et la biodiversité. Au point de ne pas pouvoir remettre le sable souillé sur la plage. "À l’Anse du Belley, la nature avait repris des droits sur l’ex-décharge : il y avait une mare, et toute une biodiversité avant le stockage des sargasses", poursuit M. Broussillon. "Au début de la crise des sargasses, on a trouvé ces espaces de stockage qui devaient être provisoires", rappelle Jean-François Moniotte, sous-préfet de Pointe-à-Pitre.

"On s’attelle à trouver un site pilote pour tester un stockage vertueux des sargasses", assure-t-il. Un terrain vers la commune de Saint-François, à l’est de Sainte-Anne, est en cours d’expertise, après que la première piste, sur l’île de Marie-Galante, a été abandonnée après des complications foncières. "Il existe de nombreux espaces délaissés et déjà artificialisés, comme des vieux stades ou des abords d’aéroport qu’on pourrait envisager", avance M. Broussillon, appelant à "un peu de volonté politique" face au fléau.

En 2022, une instance de gestion des sargasses, rassemblant les élus, avait été annoncée en Guadeloupe. Ce groupement d’intérêt public (GIP), qui devait remplacer la gestion communale pour l’heure en vigueur et ambitionnait de mutualiser les moyens, est resté lettre morte.


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