À Saint-Denis, l'emploi se construit sur le terrain

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Depuis 2020, la ville de Saint-Denis, sous l’impulsion de son édile, déploie une stratégie d’insertion qui s’appuie sur une dynamique collective : partenariats renforcés avec les acteurs de l’emploi, mobilisation des entreprises locales, activation des leviers de la commande publique, accompagnement individualisé des publics jeunes et éloignés de l’emploi. Cette politique porte ses fruits : avec un taux de chômage tombé à 14 %, la commune enregistre aujourd’hui le niveau le plus bas de l’île. Ce résultat est aussi le reflet d’un choix assumé : celui d’inscrire l’accès à l’emploi au cœur du projet de “ville du quart d’heure”, où chaque habitant doit pouvoir trouver, à proximité, les services essentiels à son autonomie. Entretien avec Ericka Bareigts, maire de Saint-Denis, sur les fondements, les résultats et les perspectives de cette politique d’insertion ancrée dans le réel.

Le Mémento : La reconduction de la convention cadre avec France Travail vient d’être actée. Quelles sont les priorités que vous vous fixez pour ce nouveau cycle de coopération ?

Ericka Bareigts : La priorité des priorités, c’est de continuer à faire reculer le chômage. En 2012, quand j’étais députée, le taux était autour de 30 %. J’ai dit à l’époque que diviser ce chiffre par deux serait un rêve. Aujourd’hui, à Saint-Denis, nous sommes à 14 %. C’est le taux le plus bas à l’échelle régionale, alors que la moyenne est de près de 17 %. Ce résultat, on le doit à un vrai travail collectif. Certes, une commune n’a pas la compétence directe en matière d’emploi, mais elle peut réunir et coordonner tous les acteurs de l’insertion, dès le début du parcours professionnel (ce qui est essentiel dans une ville où un tiers de la population a moins de 30 ans). Notre méthode, c’est de créer les conditions d’un accès simple à la bonne information, pour que chacun puisse trouver la formation ou le poste qui lui correspond.

LM : Depuis 2020, la Ville a accompagné des milliers de Dionysien·ne·s vers l’emploi. Quels leviers concrets avez-vous activés pour toucher les publics, notamment dans les quartiers ?

E.B. : Si nous avons atteint les 14 %, c’est bien parce qu’il y a une dynamique économique réelle. Saint-Denis, en tant que capitale économique, compte près de 10 000 entreprises qui génèrent 47 000 emplois. En 2024, nous avons enregistré 2 300 créations, et nous en attendons 2 800 en 2025. Mais à cette dynamique, nous avons ajouté une volonté politique forte : celle de faire de notre marché public un levier de création d’emploi local. Le SBA que j’ai fait inscrire dans la loi Égalité réelle, est appliqué dans notre commande publique : 95 % des marchés ont bénéficié aux TPE-PME réunionnaises, et 45 % à des entreprises dionysiennes. Nous avons aussi tenu nos engagements sociaux : 185 chantiers d’insertion ont été créés depuis 2020 (sur les 200 prévus), accompagnant 2 000 Dionysiens. En parallèle, 4 692 personnes ont été suivies via les Parcours Emploi Compétences, et 5 250 jeunes par la Mission locale.

LM : Vous avez évoqué l’importance d’un accès facilité aux dispositifs d’insertion. Comment la logique de “ville du quart d’heure” vous a-t-elle permis de rapprocher les services de l’emploi des habitants ?

E.B. : L’enjeu était clair : aller vers les habitants, dans les quartiers, au plus près de leurs réalités. On pourrait croire que la mairie n’a pas à intervenir, que les acteurs de l’emploi sont déjà là. Mais ce que nous disent les gens, c’est qu’ils ont des difficultés à défendre leur candidature, à rencontrer les employeurs. C’est là que notre partenariat avec France Travail prend tout son sens. Nous avons décidé de déployer des actions en proximité avec les centres de formation, les entreprises installées sur notre territoire… Par exemple, lors de l’ouverture du Radisson, nous avons organisé des rencontres directes entre employeurs et demandeurs d’emploi, y compris ceux en contrat aidé. Notre force, c’est aussi cette ouverture des dispositifs à un public plus large : pas seulement les demandeurs d’emploi, mais aussi ceux qui sont déjà en poste précaire. Depuis 2020, nous avons organisé 14 jobs dating, 22 sessions d’information collective, 177 caravanes emploi, 73 forums d’insertion qui ont réuni plus de 20 000 personnes. On le sait : un CV ne dit pas tout. Se rencontrer, c’est essentiel pour révéler un potentiel.

LM : De nouvelles agences France Travail vont ouvrir à Saint-Denis. Que symbolise pour vous ce retour du service public dans les quartiers ?

E.B. : Pour moi, c’est une vraie victoire. À une époque où certains services publics quittaient les quartiers, nous avons œuvré pour les faire revenir, avec une vision claire : plus on est près des gens, plus on favorise l’accès au droit. Et c’est bien l’accès au droit qui permet de lutter contre la pauvreté et l’exclusion. Au Moufia, par exemple, un quartier en pleine requalification autour du téléphérique, nous avons intégré une agence France Travail dans un nouveau pôle avec bureaux, commerces, restauration… Une autre agence ouvrira bientôt sur le front de mer et nous réfléchissons à une troisième du côté de Bellepierre-La Source. C’est un symbole fort : au début du mandat, on désertait certains quartiers. En fin de mandat, on y revient, avec France Travail, mais aussi avec La Poste. C’est ça, la ville du quart d’heure : rendre les services accessibles, sans que les gens aient à prendre leur voiture ou passer des heures dans les embouteillages.

LM : Comment mesurez-vous l’impact de cette politique sur la transformation sociale de la ville ?

E.B. : L’impact est mesurable : 14 % de chômage, c’est trois points de moins qu’il y a cinq ans. Mais c’est encore le double de la moyenne nationale. Ce n’est pas une fin en soi, c’est une étape. Une étape qui nous pousse à continuer à investir dans le développement humain. Notre action va bien au-delà de l’emploi : c’est aussi la santé, avec les caravanes La Kour, les dépistages du diabète organisés sur les marchés de nuit, les dimanches au Barachois… C’est aussi le lien intergénérationnel, avec nos clubs seniors qui interviennent dans les écoles. L’École du bonheur, qu’on a lancée dans l’indifférence générale, est aujourd’hui connue et soutenue. Les enfants aussi s’engagent, comme en témoigne l’enthousiasme pour le conseil municipal des enfants. On voit aussi les effets dans la participation citoyenne : nos budgets participatifs ont rassemblé plus de 6 000 votants cette année, contre quelques centaines en 2021. Il y a une confiance qui s’installe. Et puis, bien sûr, il y a la transformation physique de la ville. Le climat change. On ne peut plus vivre comme avant. Dès 2020, on a compris que le confinement allait marquer un tournant. On a souhaité créer des parcs, des jardins. Des espaces de respiration partagée qui sont aujourd’hui vivants, peuplés. La ville devient un espace de rencontre. Ma conviction, c’est que les maires ont une responsabilité immense : aménager leur ville pour qu’on puisse y vivre ensemble, en sécurité, en confiance. La politique, ce n’est pas que du béton. C’est créer du lien, de la dignité et de l’espoir.

memento.fr // D.T


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