Bien que le lazaret de la Grande Chaloupe soit le plus connu, notre île a compté plusieurs sites de quarantaine notamment à Saint-Pierre, Savannah, et à Saint-Denis, à l’emplacement de l’actuelle caserne Lambert. Des populations immigrantes originaires de pays où sévissaient des maladies pestilentielles débarquaient dans ces lazarets, à l’époque seuls dispositifs permettant d’éviter la propagation des épidémies sur l’île, et d’isoler les voyageurs malades afin de les soigner et de les vacciner.
En 1848, avec l’abolition de l’esclavage, les propriétaires terriens réunionnais ont dû faire appel à des travailleurs engagés pour la culture de la canne à sucre. Devant l’afflux de main d’œuvre qui s’annonçait, la colonie a cherché un lieu propice à la construction d’un grand lazaret de quarantaine. Le site de la Grande Chaloupe a été choisi car enclavé, facile à surveiller, à contrôler et idéalement situé à mi-chemin entre le chef-lieu et la ville du Port.
Si la construction du lazaret n°1, situé sur le littoral, a débuté en 1860, très vite, la colonie prenant conscience de la nécessité d’augmenter la capacité d’accueil, a décidé de construire le lazaret n°2, un deuxième ensemble de bâtiments en amont de la ravine.
Constitué de deux dortoirs à étage, d’une longère, d’un bateau-lavoir et d’un cimetière, le lazaret n°1 s’est enrichi d’une infirmerie en 1900, soit quarante ans après sa mise en service.
Qui étaient ces engagés ?
Venus d’Inde (particulièrement de la région de Madras), de Chine, d’Afrique, de Madagascar, des Comores, de Rodrigues, et même de Polynésie, entre 600.000 et 800.000 travailleurs engagés sont passés par la Grande Chaloupe. « Il nous est impossible de donner un nombre exact », explique Jessica Play, attachée de conservation du patrimoine, et responsable scientifique et culturelle du lazaret de la Grande Chaloupe. « Les archives n’ont pas fait l’objet d’une conservation rigoureuse de la part des communes. Nous n’avons pu récupérer que quelques registres répertoriant les numéros de matricule des travailleurs engagés ».
Parallèlement, des travailleurs libres chinois et indo-musulmans sont arrivés dans l’île pour s’y établir.
En cas de suspicion ou de maladie avérée sur les navires (les plus fréquentes étant la peste, le choléra, la variole et le paludisme), les travailleurs, l’équipage, les marchandises et les passagers, dont certains pouvaient être des hommes politiques, fonctionnaires, commerçants... étaient mis en quarantaine quelques jours à plusieurs semaines selon les cas. Les notables bénéficiaient d’un traitement différent : chambres individuelles, meilleure literie, de quoi faire leur toilette et alimentation plus élaborée avec menus à la carte et champagne.
Nettoyage des dortoirs, cuisine, lessive, rythmaient la vie quotidienne au sein du lazaret. « Pour s’organiser, ces engagés venus d’horizons différents ont dû s’observer, entrer en contact, faire connaissance, échanger, partager leur savoir-faire et leurs connaissances », précise Jessica Play. « C’est également dans ce lieu que les religions se sont rencontrées pour la première fois, car contrairement aux esclaves, les engagés avaient le droit de pratiquer leur culte. Par leurs échanges,ils ont contribué à donner naissance au métissage cultuel et culturel emblématique de la population réunionnaise».
Si à la fin de leur contrat d’engagement d’une durée de 3 à 5 ans, ces travailleurs avaient la possibilité de rentrer dans leur pays d’origine, certains ont choisi de rester et de s’établir dans l’île.
Un lieu de mémoire réhabilité
En activité jusqu’en 1936, le site non-occupé est laissé à l’abandon.
Occulté de la mémoire des Réunionnais, l’engagisme a refait surface dans les années 1990 grâce aux historiens, à la communauté scientifique, aux associations communautaires et culturelles.
En 2004, interpellé par la disparition imminente de ce patrimoine, le Département a lancé un premier projet de sauvegarde par des travaux de restauration du lazaret N°1. Ces derniers, réalisés en partie par des habitants de la Grande Chaloupe ont été encadrés par l’association CHAM (Chantier, Histoire et Architecture Médiévale), habilitée à intervenir sur des bâtiments historiques.
Un service culturel a ensuite été mis en place afin de rendre ce patrimoine accessible au public et de faire connaître ce pan de l’histoire du peuplement de l’île, avant que ne commencent en 2017 les travaux de consolidations du lazaret n°2.
« Nous avons eu une approche différente des travaux sur les deux sites » poursuit Jessica Play. « Pour le lazaret n°1, l’urgence était de sauvegarder le patrimoine bâti. Nous avons tout de suite mis en place des campagnes afin de restaurer les bâtiments à l’identique et on en a fait un lieu muséal. Pour le lazaret n°2, davantage préservé, nous avons opté pour une approche plus scientifique et favorisé les projets comme les sondages archéologiques qui nous ont permis d’en savoir un peu plus sur la vie quotidienne des engagés au lazaret et sur les rites funéraires ». Les fouilles ont ainsi permis de retrouver une pièce indienne en cuivre, des morceaux de vaisselles et de marmites, ainsi que des pipes en terre cuite.
La découverte d’ossements de petits animaux a également fourni des informations précieuses sur l’alimentation des travailleurs engagés en quarantaine. « Nous savons également que ces derniers utilisaient des plantes à des fins alimentaires, médicinales, mais également domestiques, comme l’arbre à savon dont les fruits servaient à faire la vaisselle ou la lessive ».
La totalité des vestiges du lazaret ont été inscrit aux titres des monuments historiques en 1998.
Ce lieu emblématique de l’engagisme à La Réunion est ouvert au public du mardi au vendredi de 9h30 à 12h30 et de 13h à 16h30.

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