De 2005 à 2023, des chercheurs s'interrogent sur les ressorts profonds des émeutes

Vingt ans après les émeutes de l'automne 2005 et deux ans après celles de l'été 2023, qui ont suivi la mort de jeunes des quartiers populaires après des faits impliquant la police, des chercheurs interrogent les ressorts profonds des violences urbaines.

"Quand les quartiers protestent" : réunis la semaine dernière en colloque à Paris, des sociologues ont échangé sur leurs travaux, issus d'enquêtes de terrain. Fil rouge des débats entre ces chercheurs, jeunes pour la plupart, la "fabrique sociale" des émeutes et la question des logiques, souvent invisibles, qui sous-tendent les mobilisations violentes.

Le 27 octobre 2005, après avoir été poursuivis par la police, Bouna Traoré, 15 ans, et Zyed Benna, 17 ans, sont morts électrocutés dans un site EDF où ils avaient trouvé refuge à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Leur décès a provoqué une vague d'émeutes dans tout le pays pendant trois semaines.

Plus courtes mais plus intenses, les émeutes de 2023 ont eu lieu durant plusieurs nuits à la suite de la mort le 27 juin de Nahel Merzouk, 17 ans, tué par le tir d'un policier lors d'un contrôle routier à Nanterre (Hauts-de-Seine). Des chercheurs, qui se sont également penchés sur les violences quasi insurrectionnelles du printemps 2024 en Nouvelle-Calédonie, mettent en lumière une pluralité de motivations.

"Il y a eu un questionnement sur l'emploi du terme d'+émeutes+, associé à une explosion de violence gratuite, ou de +révoltes+, qui suggère une dimension plus politique et rationnelle", explique Marion Carrel, professeure de sociologie à l'Université de Lille. "On a montré qu'il y avait à la fois des émeutes et des révoltes, que ce soit à l'échelle d'une même émeute ou d'un même individu", indique le sociologue Renaud Epstein.

Plusieurs chercheurs mettent en avant la politisation diffuse des jeunes des quartiers populaires, notamment une "politisation des discriminations policières" comme à Vaulx-en-Velin, en banlieue lyonnaise, où avaient éclaté de violentes émeutes en 1990 après la mort d'un jeune motard dans un accident controversé avec la police.

"La sociologue Anaïk Purenne évoque des +petites émeutes+ du 14-Juillet à Vaulx-en-Velin qui sont aussi une réaction à des micro-agressions du quotidien, des micro-insultes de la police qui ne sont pas forcément racistes, mais davantage des formes d'intimidation à répétition qui font qu'il y a un rendez-vous annuel qui est pris pour en découdre", rapporte Marion Carrel.

- Continuité mémorielle -

Élément nouveau, ces recherches intègrent le rôle des familles, des associations et des collectifs d'habitants. Elles mettent par ailleurs en évidence une "continuité mémorielle" entre les émeutes de 2005 et celles de 2023.

Selon la sociolinguiste Magda Orabi, chercheuse à l'Université de Lorraine, les émeutes s'inscrivent ainsi dans une "mémoire collective des injustices" et une "transmission symbolique de la colère" d'une génération à l'autre. "On retrouve des événements déclencheurs similaires, la mort de jeunes issus de quartiers populaires à la suite d'une interaction policière. Les jeunes disent +On revit la même chose+", explique-t-elle.

"Beaucoup de jeunes ont le sentiment d'être des citoyens de seconde zone, 90% disent avoir déjà été contrôlés par la police et les mots qui reviennent sont l'humiliation, la peur et la lassitude. La révolte devient alors un moyen, certes brutal, d'affirmer qu'on est là et qu'on veut être entendus", poursuit-elle.

Marco Oberti, professeur de sociologie à Sciences Po, met toutefois en garde contre une vision "trop homogénéisante" et insiste sur la "multiplicité des rationalités, selon le genre, l'origine immigrée ou non, et le rapport à l'école" des jeunes. Les débats portent également sur les "cibles" choisies par les émeutiers. Selon Gaspard Leveugle, chercheur à l'Université de Lille, ces choix peuvent obéir à des logiques locales et à une action collective structurée.

"Plusieurs enquêtes ont évoqué l'influence de +grands+ du quartier ayant interdit l'attaque d'une pharmacie, d'une école et d'un centre social", explique-t-il. Un autre centre social, où il n'y avait pas de service jeunesse, a lui été incendié.  Roman Vareilles, de l'Université de Montpellier, a enquêté sur le quartier de la Mosson, épargné en 2005 mais pas en 2023. Il explique ce basculement par une dégradation du tissu associatif et une perte de relais locaux capables de canaliser les tensions.


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