Herintsalama Rajaonarivelo, Premier ministre

Rompre avec l'économie de rente, libérer les PME, repositionner Madagascar en Afrique. Pour Herintsalama Rajaonarivelo, la Refondation ne se joue ni dans les slogans ni dans l'attente, mais dans une rupture assumée avec les privilèges et un pari sur l'entrepreneuriat, l'innovation et l'intégration régionale. Dans cet entretien, le Premier ministre détaille la méthode, les chantiers et les lignes rouges d'un mandat court mais qu'il veut structurant.

Le Mémento : Le gouvernement que vous dirigez s'inscrit dans un mandat de 24 mois placé sous le signe de la "Refondation". Quels changements structurels entendez-vous engager ?

Herintsalama Rajaonarivelo : Ma vision est simple : nous voulons une économie d'opportunités pour tous. Chaque citoyen doit pouvoir entreprendre, travailler et innover sans être freiné par des barrières invisibles.

Pour y parvenir, nous rompons avec unsystème derecherche derentebasé sur les privileges pour basculer vers un modèle de profit fondé sur la compétence et le mérite.

Cette Refondation n'est pas un projet lointain. Elle est déjà en marche. Elle repose sur une méthode structurée en quatre piliers et trois principes éthiques malagasy.

Les quatre piliers sont la promotion de la concurrence, le développement de l'entrepreneuriat, l'inclusion des PME et le changement de paradigme de la recherche de rente vers la  création de profit. Les trois principes sont le "fifanajana" ou le respect mutuel, le "fihavanana" ou le respect du lien sacré qui soutient la famille, voire la société, et le "fiarahamientana", la capacité de chacun à devenir acteur de son propre destin dans un esprit communautaire et solidaire.

Le Mémento : Dans un horizon politique relativement court, quels seraient les acquis durables que les prochains gouvernements pourront capitaliser à l'issue de ce mandat ?

H.R: Nous menons une Refondation de Madagascar par les actes. Elle a déjà débuté et nous allons la mener à terme. Ce que nous bâtis-sons, ce sont des acquis sur lesquels les prochains gouvernements pourront capitaliser.

D'abord, nous libéralisons les filières critiques comme le crabe, le litchi et surtout la vanille, pour garantir un accès libre, neutre et sans arbitraire. La situation de la filière vanille était alarmante et il fallait la réorganiser d'urgence.

Ensuite, nous changeons les règles du jeu à l'intérieur. Les assises de la relance économique sont lancées afin d'avoir une vision partagée du futur, appuyée par une Loi des finances adaptée et une lutte ferme contre le crime économique. J'ai été très clair : les faveurs indues, les redressements et les attaques ciblées, c'est terminé.

J'ai ouvert un espace de dialogue permanent à la Primature pour améliorer le climat des affaires.

Enfin, nous remettons Madagascar sur la carte mondiale. Les négociations avec nos partenaires sont priorisées. L'AGOA est en passe d'être prolongé de trois ans, les APE seront signés ce trimestre et l'accord de TOMC sur les subventions aux pêcheries sera bientôt ratifié.

Le Mémento : La politique générale de l'État met fortement l'accent sur l'urgence sociale et les revendications immédiates. Existe-t-il, selon vous, un risque que la logique de l'urgence freine les réformes structurelles?

H.R: Le gouvernement est convaincu qu'il ne faut pas choisir entre les urgences sociales et la pose des bases d'une refondation économique de fond. Pour agir vite sur les revendications immédiates, nous mobilisons l'appui de nos partenaires bilatéraux, multilatéraux et du secteur privé.

Parmi les urgences figurent lénergie, leau, la santé et les conditions de vie dans les universités. Cette synergie permet une intervention rapide tout en travaillant, en parallèle, sur des investissements structurants dont les effets seront durables. La rigueur dans lagestion de nos finances nous impose cette prudence stratégique.

Ma conviction est que l'urgence n'est pas un frein, mais un puissant déclencheur pour notre action. Notre objectif final demeure la prospérité économique, seule base réelle d'une paix sociale durable.

L'absence de mesures lisibles prive la population de ses droits fondamen-taux. La dignité "humaine" n'est pas négociable.

Le Mémento : Dans un contexte géopolitique mondial marqué par les tensions et la recomposition des alliances, quelles opportunités Madagascar peut-elle saisir pour renforcer sa position économique?

H.R: Madagascar pratique une politique économique d'ouverture et non exclusive. Les partenaires traditionnels restent nos principaux clients et fournisseurs, mais nous incitons le secteur privé, poumon de lecono-mie, à créer des liens de partenariat capitalistique, technique et commer-cial. Nous les accompagnons dans la recherche de nouveaux horizons, notamment en Afrique, en Amérique latine, dans les pays du Golfe et en Asie du Sud-Est.

Dans une situation volatile, incertaine, complexe et ambigue (VICA), Madagascar soigne ses relations en respectant le droit souverain de chaque État à faire des choix politiques et diplomatiques.

Les relations internationales relevant du chef de l'État, je me concentre sur l'aspect économique.

L'intégration régionale est souvent évoquée comme un levier de développe-ment. Quelles priorités Madagascar se fixe-t-elle au sein des espaces régionaux africains et de l'océan Indien?

Pour moi, l'intégration régionale n'est pas un concept diplomatique abstrait, mais le prolongement naturel de notre vision: offrir à tous la possibilité d'en-treprendre, de travailler et d'innover au-delà de nos frontières.

Dans l'océan Indien comme en Afrique, Madagascar vise à développer la connectivité régionale, à promouvoir la complémentarité économique et les échanges, et à poser les bases d'une intégration économique réussie. Cela passe par l'harmonisation des politiques fis-cales, douanières et sanitaires, et par le renforcement de l'infrastructure nationale et de la culture de la qualité, pour mieux pénétrer les marchés régionaux et créer davantage de chaînes de valeur régionales.

Le Mémento : Quelle place le gouvernement entend-il accorder à l'Afrique notamment face aux pressions ou attentes des grandes puissances ?

H.R: L'Afrique est au cœur de notre stratégie, car c'est l'espace où notre vision d'une économie d'opportunités doit s épanouir, et notre voisinage immédiat.

Madagascar a ratifié l'accord sur la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) et bénéficie de lap-pui de la Banque africaine de développement (BAD), tout en travaillant avec la Commission des Nations unies pour l'Afrique et les organisations régionales.

Pouréviterles diversions commerciales (trade diversions), Madagascar soutient la création d'un bloc africain solide fondé sur des industries compétitives, des produits aux normes sanitaires et techniques, et la résolution durable de la complexité administrative pour les entreprises, et de l'hétérogénéité de l'architecture commerciale africaine.

Pour nos talents malagasy, lAfrique ne doit plus être un puzzle adminis-tratif, mais un marché unique où leur compétence et leur innovation feront la différence.

Le Mémento : Vous avez longtemps été à la tête d'un groupement de PME. Selon vous, jusqu'où les PME peuvent-elles constituer le moteur du développement économique de Madagascar?

H.R: Il taut rappeler que plus de 90% des entreprises à Madagascar sont individuelles. Par la création de valeur et d'emplois, elles soutiennent les économies locales. Elles remplissent des fonctions inattendues par la solidarité qu'elles démontrent dans la société, et la formation qu'elles donnent aux jeunes est précieuse, et sont souvent dirigées par des femmes, des jeunes ou des entrepreneurs ruraux.

Ces PME ont la volonté et la capacité, mais leur manquaient jusqu'ici des politiques de facilitation, des incitations financières et fiscales, et les opportunités nées d'une concurrence loyale. Sans réseaux, influence ou assise financière solide, le taux de disparition reste élevé.

Notre mission est de redresser cette situation. En apportant ces facilités et incitations, nous permettons à ce moteur de l'économie de tourner à plein régime pour soutenir la refondation nationale.

Le Mémento: Les PME peuvent-elles, à elles seules, contribuer significativement à la résorption du chômage?

H.R: Les PME sont un levier majeur de la Refondation, mais elles ne peuvent agir seules. Notre vision est de bâtir une économie d'opportunités pour tous, en créant un environnement favorable à la fois aux PME et aux grands investisse-ments, nationaux comme étrangers. L'enjeu est que chaque acteur devienne un moteur pour l'autre.

Les PME constituent la quasi-totalité du tissu économique malagasy, mais ne peuvent se substituer aux grandes entreprises. Elles sont complémentaires, mais souffrent d'un déficit de capital, de capacités finan-cières, d'expérience et d'adoption technologique, ainsi que de lacunes dans la maitrise des chaînes de valeur, dans le processus, dans la recherche et développement à la distribution. A cela s'ajoute une forte intégration verticale des grands groupes, qui empêche "les PME d'intégrer leur grappes technologiques" et de devenir leurs prestataires, fournis-seurs, sous-traitant ou partenaires.

La coordination repose d'abord sur un cadreréglementaire, puis sur des incitations aux grandes entreprises à créerun tissu de PMEautour d'elles, par des liens en amont et en aval.

Le Mémento : Quelles mesures phare comptez-vous mettre en œuvre pour libérer rapidement le potentiel des PME et des talents malgaches ?

H.R: Créer des liens avec les centres de recherche permettra aux PME d'accéder aux innovations disponibles pour mettre sur le marché des produits et services adaptés aux besoins. Il s'agit aussi d'aider les jeunes universitaires à devenir entrepreneurs, de connecter davantage recherche et entreprises par des incubateurs, et de faciliter ainsi l'entrée des start-ups surles marchés.

Il est également essentiel de mieux valoriser les inventions et les idées novatrices, en protégeant brevets et marques au niveau national et international auprès de l'OMAPI, voire l'OMPI à Genève et obtenir des revenus plus conséquents, au lieu de rester de la main d'œuvre sous-payée et corvéable à souhait. Les talents malagasy méritent d'être valorisés, protégés, et soutenus.

Le projet CATI Madagascar (Centre d'Appui à la Technologie et à l'Inno-vation) représente une réforme structurante visant à bâtir un écosystème national de l'innovation fondé sur la connaissance et la valorisation de la recherche. Dans un contexte de faibles capacités technologiques, d'insuffisance d'investissements en R&D et de sous-utilisation de la propriété intellectuelle, le CATI comble un vide stratégique en offrant aux chercheurs, universités, PME et inventeurs un accès direct aux bases de données mondiales de brevets et d'informations scientifiques. Le déploiement national du CATI, avec l'accès à plus de 150 millions de documents de brevets, stimulera l'innovation locale, renforcera la culture de la propriété intellectuelle et favorisera l'émergence de chaînes de valeur technologiques, positionnant Madagascar comme un acteur émergent de l'innovation en Afrique et dans Tocéan Indien.

Le projet UNIPOD, premier centre national d'incubation dédié à la valorisation de la recherche scientifique, sera mis à la disposition des PME afin de connecter universités, chercheurs, innovateurs et secteur privé, avec des laboratoires dédiés à l'IA, aux énergies renouvelables, à l'agroalimentaire et au prototypage.

Enfin l'Etat ne se substitue pas aux organisations, associations, plateformes mais plutôt les appuie afin qu'ils puissent encadrer le plus de PME.


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