Gestion de l'eau à Mayotte : trois ans de coupures et un procès qui pointe des dysfonctionnements

Trois ans que les robinets de Mayotte ne coulent que par intermittence. Alors que le tribunal de Paris rend jeudi son délibéré dans le procès de l'ancienne direction du syndicat des eaux, les Mahorais subissent des "tours d'eau", héritage d'une sécheresse historique en 2023, mais aussi d'une gestion défaillante et d'infrastructures à bout de souffle.

"On se ruine en bouteilles d'eau, on se ruine en système de filtration... On s'habitue à vivre au rythme des coupures d'eau", déplore Sedji, Mahoraise qui a lancé en 2023 le collectif PADO Mayotte pour dénoncer le caractère structurel de cette crise. Devant le tribunal correctionnel de Paris, dix-huit personnes et six sociétés ont comparu en janvier pour détournement de fonds publics et favoritisme dans la gestion du Sieam, l'ancien syndicat des eaux, dans une affaire remontée jusqu'au Parquet national financier (PNF).

Avec quatre ans de prison, dont deux ans avec sursis, la peine la plus lourde a été requise contre Vitta "Bavi" Mouhamadi, l'ex-président du syndicat. Sur l'île, 92 % de la ressource en eau dépend de la pluviométrie, selon les services de l'Etat. Or, les saisons humides se raccourcissent depuis 1961, conséquence du bouleversement climatique. Dans le même temps, la population a explosé : de 160.000 habitants en 2002, elle est passée à 329.000 début 2025, selon l'Insee.

Les deux retenues artificielles de Combani et Dzoumogné, mises en service à la fin des années 1990, ne suffisent plus. Les besoins quotidiens atteignent 47.500 mètres cubes quand la capacité de production plafonne à 37.000 m2, selon la stratégie quinquennale pour la reconstruction et le développement de Mayotte 2026-2031. "Le réseau conventionnel est sous-dimensionné", constate François Flor, coordinateur à Mayotte pour Solidarités International. En parallèle, la déforestation et la pollution des rivières accentuent encore la pression. "Tout ça n'est pas bon pour la capacité de l'île à régénérer son eau", ajoute Baptiste Filloux, d'Oxfam France.

- "Du vent" -

La pénurie ne s'explique toutefois pas uniquement par le manque d'eau brute. "C'est aussi une question de gestion", insiste François Flor. Après une précédente crise en 2017, l'usine de dessalement de Petite-Terre devait voir sa capacité portée à 5.300 m² par jour. Elle ne produit aujourd'hui que de 3.500 à 4.800 m2, tout en étant menacée par l'érosion.

Surtout, environ un tiers de l'eau traitée se perd dans les fuites du réseau, selon Oxfam. "Sur une île, cela n'a pas les mêmes conséquences que dans l'Hexagone", souligne Baptiste Filloux, rappelant aussi que près de 30 % de la population n'est pas raccordée à l'eau potable. Le syndicat Les Eaux de Mayotte (Lema, ex-Sieam), chargé des infrastructures, et la Société mahoraise des eaux, responsable de la distribution, sont régulièrement pointés du doigt pour ces dysfonctionnements.

"Les financements manquent énormément. Donc quand ceux qui existent ne sont pas utilisés de manière optimale (...), c'est un vrai problème", estime François Flor. Les Mahorais ne sont pourtant pas restés les bras croisés. En 2023, le collectif PADO et l'association Mayotte a soif obtenaient du tribunal judiciaire une réduction de 70 % sur les factures des abonnés.

"La première sécheresse date des années 1980. L'Etat a eu plus de 40 ans pour anticiper la situation actuelle et ce n'est pas pour autant qu'il a réagi", rappelle Racha Mousdikoudine, présidente de Mayotte a soif, qui a rejoint 13 "sinistrés climatiques" dans un recours devant le Conseil d'État pour une meilleure protection face au dérèglement climatique.

Les plans de l'Etat, eux, se multiplient : selon le dernier "Plan Eau 2024-2027", une deuxième usine de dessalement doit entrer en service en 2027 à Ironi Bé, au sud de Mamoudzou, et une troisième retenue collinaire de trois millions de m² est prévue pour 2032.

Mais les Mahorais ont appris à se méfier. La nouvelle usine devait être en service en 2025. La troisième retenue collinaire était prévue pour 2020. "Jusqu'ici, tout ce qu'on nous a vendu à Mayotte, ça a toujours été du vent", lâche la représentante du collectif PADO.


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