Aux Antilles, la banane cherche un modèle plus écologique

Charançons, pucerons, champignons, vers parasites : dans les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe, les menaces sont multiples et pèsent sur les rendements. Confrontés à ces contraintes, les producteurs antillais modifient progressivement leurs pratiques, réduisant l’usage des pesticides au profit de méthodes inspirées de l’agroécologie.

Dans le nord rural de la Martinique, l’habitation Chalvet, vaste propriété divisée en trois exploitations bananières de 60 hectares chacune, illustre ces évolutions. Sur ce domaine de la commune de Basse-Pointe, l’utilisation de produits phytosanitaires a nettement reculé ces dernières années, au profit de techniques visant à préserver les sols.

« Le scandale du chlordécone a réveillé beaucoup de consciences », affirme Patrick Aubéry, gérant depuis douze ans de ces trois exploitations créées par son père en 1976, au pied de la montagne Pelée. L’exploitant de 38 ans fait référence au scandale écologique et sanitaire provoqué par l’épandage massif de cet insecticide entre 1972 et 1993 dans les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe, alors même que sa toxicité était connue.

À l’habitation Chalvet, la baisse du recours aux pesticides s’accompagne d’un enherbement important. Les sols dénudés, longtemps considérés comme indispensables pour maximiser les rendements, ont été abandonnés. Le tapis végétal entre les rangées de bananiers « aide le sol à ne pas s’abîmer » sous l’effet du soleil et des pluies torrentielles, explique M. Aubéry.

L’exploitant reconnaît que la présence d’herbe affecte les rendements, mais souligne les bénéfices agronomiques : un sol moins friable, davantage de « matière organique » et la constitution d’un « écosystème » souterrain. Grâce à des périodes de jachère, durant lesquelles sont plantés des végétaux censés éloigner pucerons et nématodes, il affirme ne plus utiliser « d’insecticide ni de nématicide », destiné à détruire les vers parasites.

Dans la commune voisine du Lorrain, sur les hauteurs de Morne Céron, Christopher Christine, 30 ans, expérimente lui aussi ces techniques sur son exploitation de trois hectares. Sa philosophie est la « gestion de la population » des ravageurs quand auparavant, « on essayait de les éliminer », résume le jeune exploitant, sur son champ pentu et enherbé. Cette approche comporte toutefois des limites : « l’herbe est aussi un ennemi », nuance-t-il, rappelant que certains végétaux « sont vecteurs de maladies ».

- Un nouvel adversaire destructeur - 

Les producteurs antillais doivent en outre composer avec l’apparition d’une maladie fongique originaire d’Asie : la cercosporiose noire, arrivée « vers 2010 ». Provoquée par un champignon microscopique, elle provoque le jaunissement des feuilles du bananier et « accélère le processus de maturation » des fruits, explique M. Christine.

En Amérique latine, la maladie est largement combattue par des épandages aériens de fongicides. Aux Antilles, ces traitements sont désormais limités, obligeant les producteurs à couper manuellement les feuilles atteintes. Avec une densité standard de 1.800 bananiers par hectare, « il faut effeuiller chaque semaine », parfois « deux fois par semaine », souffle le trentenaire. Face à cette contrainte, les producteurs antillais estiment ne pas être placés sur un pied d’égalité avec leurs concurrents.

« On fait 12 à 15 traitements par an contre la cercosporiose, contre plus de 50 en Équateur », souligne Jean-Claude Marraud des Grottes, président de la coopérative Banamart, qui regroupe les 300 producteurs martiniquais cultivant environ 4.300 hectares. En Guadeloupe, où la filière est plus modeste — 148 exploitations sur près de 1.750 hectares —, les mêmes arbitrages s’imposent. À Capesterre-Belle-Eau, au cœur du terroir bananier de Basse-Terre (ouest), la cercosporiose noire constitue également le principal défi.

L’épandage aérien serait la solution la plus efficace mais, « pour des raisons purement sociétales, on choisit de ne pas le faire », explique Eslyne Lemoine, ingénieure agronome sur l’exploitation La Digue. Sur ce domaine familial de 80 hectares, les exploitants ont misé sur des rotations entre banane et canne à sucre ainsi que sur des périodes de jachère de 18 mois « pour assainir le sol », détaille son gérant, Charles-Henri Adolphe, 39 ans.

Les charançons, ennemis récurrents des bananeraies antillaises, sont combattus à l’aide de pièges à phéromones, remplacés tous les trois mois. Ces pratiques nécessitent toutefois davantage d’effectifs, devenus difficile à attirer vers l’agriculture. « Aujourd’hui, on a du mal à progresser à cause du manque de main-d’œuvre », regrette M. Adolphe.


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