


Dans les montagnes du Guizhou, une matière habituellement associée à l’écriture est devenue un matériau de sculpture. À Xiangzhigou, dans le district de Wudang à Guiyang, l’artiste chinois Fang Cong travaille la pâte issue d’une fabrication traditionnelle du papier à base de bambou pour créer portraits, bas-reliefs et sculptures en volume. Une démarche découverte dans le cadre du séminaire journalistique organisé en Chine auquel participe Le Mémento.
Le lieu rassemble les créations de l’artiste au Musée d’art du papier de Shuidong, installé au cœur d’une région où se perpétue depuis plus de 600 ans une technique artisanale de fabrication du papier. Le savoir-faire local repose sur le bambou et comprend 72 étapes, de sa préparation jusqu’à l’obtention du papier. Cette technique traditionnelle de Xiangzhigou a été inscrite en 2006 parmi les savoir-faire protégés au titre du patrimoine culturel immatériel national chinois.
Fang Cong s’est emparé de cette matière première pour développer une forme artistique singulière : la sculpture en pâte à papier. Plutôt que de transformer systématiquement la pâte en feuilles, il exploite directement ses fibres, sa teinte naturelle, son relief et sa capacité à être modelée.
Le résultat se situe à la frontière entre sculpture, bas-relief et tableau. Dans les salles du musée, les scènes de la vie quotidienne côtoient des portraits aux visages particulièrement travaillés. Des figures chinoises sont représentées aux côtés de personnalités internationales comme Albert Einstein. Certaines œuvres conservent volontairement la texture brute de la fibre, immédiatement visible dans les cheveux, les rides, les vêtements ou les paysages sculptés.
L’artiste explique avoir voulu introduire une autre matière dans un univers sculptural historiquement dominé par la pierre, le bronze ou le bois. En associant sculpture contemporaine et papier traditionnel, son travail cherche ainsi à prolonger un savoir-faire ancien par un nouvel usage artistique. Au fil des décennies, Fang Cong a réalisé près d'un millier de sculptures en pâte à papier.
Né à Guiyang en 1959 et originaire du Jiangxi, Fang Cong est diplômé en 1985 du département de sculpture de l'Institut de céramique de Jingdezhen. Son parcours est étroitement lié aux arts appliqués et à la sculpture dans le Guizhou. En 1990, son travail en pâte à papier a notamment reçu un premier prix lors des récompenses provinciales des arts et métiers. Trois ans plus tard, trente de ses sculptures en papier ont été sélectionnées pour être exposées et conservées dans cinq pays.
Sa démarche a progressivement dépassé la seule création d’œuvres. En 2015, Fang Cong a fondé à Xiangzhigou le Musée d’art du papier de Shuidong, présenté comme le premier musée chinois consacré spécifiquement à la sculpture en pâte à papier. Le lieu expose aujourd'hui plus d'une centaine de pièces et comprend également un espace destiné à faire découvrir la culture traditionnelle du papier aux nouvelles générations.
Une exposition organisée en 2023 au Musée des ethnies du Guizhou permet également de mesurer l'étendue de son travail : elle réunissait 46 sculptures-tableaux en pâte à papier, sept œuvres en céramique de Shuidong et quatre sculptures en ronde-bosse, autour de l'architecture, des portraits, des coutumes et des récits traditionnels de la région.
L'intérêt de cette production tient aussi à son lien direct avec Xiangzhigou. Ici, la matière artistique n'est pas importée : elle provient d'un savoir-faire développé dans les villages environnants. Le papier traditionnel est fabriqué à partir de bambou local, après un long processus comprenant notamment la coupe, la préparation, le trempage, la cuisson et le travail des fibres.
Cette fabrication avait progressivement perdu de son importance avec l'évolution des techniques industrielles. En utilisant la pâte pour produire des œuvres contemporaines, Fang Cong lui donne une autre fonction économique et culturelle. Ses créations ne cherchent donc pas uniquement à reproduire une technique ancienne : elles transforment le produit même de cette technique en nouveau langage artistique.
Le musée permet ainsi de suivre une continuité inhabituelle : le bambou devient pâte, la pâte devient papier ou sculpture, et un savoir-faire transmis depuis plusieurs siècles trouve un nouvel usage dans l'art contemporain.
Pour Fang Cong, l'ambition dépasse également le cadre local. L'artiste a expliqué vouloir utiliser ses œuvres pour faire connaître cette tradition à l'étranger et développer des échanges avec d'autres artistes. Son travail associe ainsi deux dimensions : la préservation d'un patrimoine technique propre au Guizhou et sa transformation en une création susceptible de circuler bien au-delà de la province.
memento.fr


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