Coup d'accélérateur sur les contrôles contre l'économie informelle

À Pamandzi, à Mayotte, les agents du Comité opérationnel départemental anti-fraude (Codaf) vont de porte en porte. Ce jour-là, ils contrôlent une trentaine de logements soupçonnés d’être loués illégalement par des marchands de sommeil, sous le regard du préfet du 101e département français. Dans le cadre de l’opération Kingia, ils inspectent des bâtiments délabrés, aux installations électriques dangereuses et à l’eau douteuse. Les occupants assurent qu’on leur a prêté ces logements, mais « on a saisi une somme d’argent liquide, ça veut bien dire que quelque chose se trame », déclare le préfet François-Xavier Bieuville.

Depuis 2024, les opérations Codaf ont été multipliées par cinq, selon lui. Ce jour de la mi-avril correspond à la 145e opération de l’année 2026, ayant mobilisé au total 840 personnes, dont des gendarmes et des membres de l’inspection du travail. Le Codaf, dispositif interministériel permanent de lutte contre la fraude, a vu son activité s’intensifier à la faveur de Kingia, une opération lancée début avril pour provoquer « un choc de sécurité pendant deux mois ».

Un des axes de Kingia est de lutter contre l’économie informelle, avec un volet dédié aux marchands de sommeil. Quatre-vingts contrôles sont prévus en deux mois, une nécessité pour « protéger le secteur formel » qui subit « une concurrence déloyale », explique le préfet, sur le départ pour la Loire. Dans le département français de l’océan Indien, l’économie informelle est présente dans tous les domaines d’activité. Dans un rapport publié en 2022, l’Insee indiquait que le secteur informel rassemblait 5 760 « unités », soit presque autant que les 5 910 entreprises formelles, générant « un nombre significatif d’emplois ».

- Système parallèle -

Bibi Chanfi, vice-présidente de l’Assemblée de Mayotte chargée du développement économique, distingue plusieurs origines à ce phénomène.

Elle cite la complexité des démarches, qui se heurte aux lacunes de certains entrepreneurs. Mais pour l’élue, il y a surtout « une immigration clandestine » qui « engendre un système informel parallèle ». Selon l’Insee, la moitié de la population mahoraise est étrangère, en majorité originaire des Comores voisines. Une partie de la population, difficilement quantifiable, est en situation irrégulière, avec des activités difficilement contrôlables par l’inspection du travail, selon l’élue.

La concurrence déloyale engendrée par cette économie parallèle décourage certaines entreprises de se régulariser, selon Mme Chanfi. L’économie subit « un manque à gagner énorme », explique-t-elle, malgré les dispositifs d’accompagnement sur le territoire. Dans ce contexte, certaines entreprises ont recours au travail informel en engageant des travailleurs sans papiers, selon Abdoul-Karime Bamana, directeur général de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Mayotte. « On le voit à chaque passage du Codaf », appuie-t-il.

- « Pas d’autre option » -

C’est le cas de Saïd, gérant d’un restaurant ayant demandé à rester anonyme. Il y a deux ans, il propose à un demandeur d’asile sans abri qu’il connaît de l’héberger, de lui donner un peu d’argent et de le nourrir dans son établissement, en échange d’une présence la nuit pour dissuader les cambrioleurs. Il assure qu’il espérait le voir « devenir salarié un jour », une fois sa situation régularisée. Mais après un contrôle du Codaf, le restaurant a été temporairement fermé pour travail dissimulé.

Aujourd’hui, le gérant dit assumer son erreur et en a profité pour se former aux ressources humaines. S’il comprend la nécessité de respecter la loi, « la réalité du territoire » complexifie les choses, selon lui : « La moitié de la population n’a pas de papier, ils font comment pour vivre ? », s’interroge-t-il. Malgré leur illégalité, ce type d’emploi est de fait le seul accessible pour certains habitants, dont la précarité se retrouve souvent exploitée. Ali, demandeur d’asile ayant souhaité rester anonyme, travaille comme cuisinier dans un restaurant.

Il n’est pas déclaré et gagne environ 500 euros par mois, pour plus de 40 heures de travail hebdomadaire, soit environ trois fois moins que le Smic mahorais, qui s’établit à 1 415 euros bruts mensuels pour 35 heures. À Mayotte, 77 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, cinq fois plus qu’au niveau national. « C’est le seul travail que j’ai trouvé, comme je ne parle pas bien français (…) Je n’ai pas d’autre option », explique-t-il, tout en affirmant être « heureux d’avoir de l’argent », après plusieurs mois sans revenu.


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