Pour la première fois depuis sa création en?1973 à La Réunion, la Base Aérienne 181 Lieutenant Roland Garros est commandée par une femme. Le lieutenant?colonel Karine Gauthier, a effectué une grande partie de sa carrière dans les Ressources Humaines, avant de devenir commandant en second de la BA?181, puis d’en prendre le commandement.
Le Mémento : Vous êtes diplômée d’une maîtrise en droit des affaires et d’un master?II en Ressources Humaines. Ce sont deux parcours bien loin de l’armée de l’Air et de l’Espace…
Lieutenant?colonel Karine Gauthier : J’ai voulu être militaire depuis toute petite. Avec un regard particulier porté sur la Seconde Guerre mondiale et le nazisme, j’ai toujours eu envie de servir, d’être utile à la nation et de défendre les valeurs d’égalité de fraternité de la France. Avant de passer mon Bac, j’ai annoncé à mon père que je voulais entrer dans l’armée. Il m’a alors demandé de poursuivre mes études pour m’ouvrir toutes les opportunités. J’avais le désir d’égalité et de rendre la justice, raison pour laquelle je me suis dirigée vers le droit des affaires et le droit notarial. J’ai commencé à préparer le CAPA pour être avocate, mais me suis rapidement rendue compte que ce n’était pas ma voie. Je suis donc revenue vers mes premières amours et suis entrée dans l’armée à?24 ans comme sous?officier, avec l’objectif de devenir officier.
Le Mémento : Pourquoi les Ressources Humaines??
K. G. : Ma personnalité est très empathique. La nature humaine m’apporte beaucoup. J’ai donc servi dans l’armée de l’Air et de l’Espace pendant?27 ans dans les Ressources Humaines, dans différentes bases, en État?Major, sur le terrain. J’étais dernièrement numéro?2 du recrutement de l’armée de l’Air et de l’Espace, et juste avant d’être affectée à La Réunion, j’ai occupé le poste d’officier conseiller des bases, avec un panel de?800 personnes en gestion. Ma mission était de gérer leur carrière, de les muter, de travailler sur leur avancement. C’était un travail très complet qui a parfaitement clôturé mon parcours RH. J’ai également fait deux opérations extérieures, en Afghanistan, en Côte d’Ivoire et un séjour de trois ans en Guyane. Devenir commandant en second de la base aérienne?181 “lieutenant Roland Garros” s’est révélé un?challenge total pour moi. Je ne maîtrisais pas les sujets de protection défense, de prévention ou de maîtrise des risques. Cela faisait quatre mois que j’étais à ce poste lorsque j’ai appris que je prendrais les rênes, au mois de juillet?2024. Mes équipes attendent de moi des décisions, du soutien et une direction.
Le Mémento : Comment s’est passée votre prise de commandement en juillet dernier??
K. G. : Ce fut un moment extrêmement intense, avec beaucoup d’émotion et de fierté. Les premiers mois ont été très riches et sont passés très vite. Ça a commencé avec la mission Pégase où mes équipes ont été au rendez-vous. C’était exaltant d’avoir des avions de chasse sur la base aérienne, de mener une véritable mission opérationnelle impliquant les avions de chasse. Après Pégase, il a fallu gérer les secours pour Mayotte, alors dévastée par le cyclone Chido. Un double baptême du feu.
Le Mémento : Concrètement, comment avez-vous géré cette crise??
K. G. : Quand j’ai été informée que le cyclone allait frapper Mayotte, la Base Aérienne?181 s’est mise en configuration pour mettre en place un pont aérien et de devenir le point d’appui aéroportuaire stratégique des FAZSOI (forces armées dans la zone sud de l’océan Indien). Les deux CASA et les 80 militaires ont tous été mobilisés. Nous avons également demandé des renforts de l’Hexagone (A400M et équipes spécialisées en transit aérien, entre autres) pour gérer les tonnes de fret arrivées à destination de Mayotte.
Le Mémento : La base aérienne?181 va prendre de l’importance dans les prochaines années avec l’arrivée de nouveaux avions de chasse en cas de crise, de drones Reaper. Comment se prépare?t?elle??
K. G. : Nous travaillons avec des spécialistes sur la projection des moyens de force via l’Hexagone et devons être en mesure de les accueillir. En cas de crise à gérer dans la zone, il faut que nous puissions intervenir vite. Nous voulons montrer aux pays qui nous entourent, à savoir Maurice, Madagascar, les Seychelles, la Tanzanie, le Mozambique, le Botswana, l’Afrique du Sud, que nous sommes un partenaire fiable, sur qui ils peuvent compter. Nous sommes à ce jour capables de projeter un triptyque d’avions (A400M, MRTT et Rafale), en cas de crise. Dès aujourd’hui, nous devons préparer la Base Aérienne de demain à accueillir ces avions, à avoir la capacité de stocker de l’armement tout en préservant l’activité économique existante autour de la base.
Le Mémento : Vous êtes la première femme à commander la BA 181… Avez-vous rencontré des difficultés ?
K. G. : Sur la base aérienne, je n’ai rencontré aucun problème. Ce que je suis et ce que je fais me permet d’obtenir l’adhésion et le soutien de mon personnel. Les femmes qui ont des postes à responsabilités sont de plus en plus présentes dans l’armée. Les esprits s’ouvrent, les choses changent même si subsistent encore quelques résistances.
Le Mémento : Vous travaillez beaucoup avec les jeunes. Ça fait partie de vos missions??
K. G. : Nous avons besoin de ressources humaines. En?2025, notre objectif est de recruter?4?000 personnes. Pour ce faire, nous avons besoin de donner envie, de recréer le lien armées-nation qui a été malmené par la suspension du service national. L’idée est de faire connaître nos milieux pour mettre en lumière nos métiers. Il y a une réelle volonté des commandants de base et des aviateurs de recruter des jeunes dans l’armée. L’armée de l’Air et de l’Espace, c’est plus de?50 métiers différents?: pilote de chasse, fusilier commando, contrôleur aérien, informaticien, cuisinier, comptable, mécanicien auto, transit. Il est possible d’entrer dans notre institution avec un niveau 3? et d’évoluer.
Le Mémento : Après un an et demi passé à la Réunion, quel regard portez?vous sur vos équipes et sur l’île??
K. G. : Mes équipes, c’est à moi de les valoriser et de les faire monter en compétences. J’ai du personnel dévoué, passionné et engagé. Tout le monde travaille, est sur le pont et fait ce qu’il a à faire. Quant à l’île, elle est juste merveilleuse et j’ai découvert la gentillesse et le sourire des Réunionnais qui ont le soleil dans leur cœur, des gens patriotes, fiers d’être réunionnais et qui aiment la France, même s’ils sont loin de l’Hexagone. Nous avons beaucoup à apprendre des Réunionnais, notamment sur le communautarisme, le respect de l’autre et l’ouverture d’esprit.

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