Le village minier de Thio ne se porte plus nickel

Les temps sont durs pour Alcide Tieoue. Le Calédonien s'en sort en troquant du manioc ou du poisson, depuis que le poumon économique de sa commune a fermé : la mine de nickel qui avait fait de Thio un bassin prospère, devenu village fantôme. Jusqu'à sa fermeture dans la foulée des émeutes qui ont embrasé la Nouvelle-Calédonie en mai, la mine, adossée au plateau rocheux et ocre façonné dans la montagne, faisait vivre tout le village de la côte est, un temps surnommé "Nickeltown".   

Voilà plusieurs mois que la SLN (Société Le Nickel), durement touchée pendant les violences, n'a pas rouvert, poussant quelque 450 employés et sous-traitants comme Alcide Tieoue vers le chômage partiel, une aide qui touche à sa fin. Cette mine, "c'est toute ma vie", confie l'agent de sécurité de 56 ans, dont 35 sur ce site. Depuis quatre mois, il "tourne en rond". "J'aimerais reprendre mais pour l'instant on ne sait pas où on va", confie-t-il en ce vendredi de fin septembre, coiffé d'une casquette "Palika", le Parti de libération kanak.   

Lui est retourné vivre de la débrouille dans sa tribu, l'une des douze qui entourent Thio. "Je pêche dans la rivière, j'échange mon manioc contre des produits", raconte-t-il à l'ombre d'un arbre, approuvé par des compagnons d'infortune assis à l'arrière d'un utilitaire, portes ouvertes.   Le déclin est fulgurant, dans cette commune où l'exploitation minière aimante la main d'oeuvre depuis la fin du XIXe siècle.      

- "Effet boule de neige" -    

Les deux médecins sont partis, les magasins ont tiré le rideau -- désormais tagués de messages de soutien au jeune abattu mi-août à Thio par les forces de l'ordre --, tout comme le centre d'hémodialyse.   

Les distributeurs de billets sont vides, faute de route sécurisée pour les approvisionner. Les écoles ont rouvert, mais beaucoup d'élèves sont déjà inscrits ailleurs: les bus scolaires ne circulent de toutes façons pas davantage que les fourgons blindés et un des deux collèges va devoir fermer. Les classes seront mutualisées. Seuls trois commerces résistent. Une pharmacie, une station-service qui n'a plus d'essence depuis des mois -- il faut faire une heure de route pour en trouver -- et une supérette, dont la fermeture à 13H coïncide avec le moment où l'artère principale se vide.   

Depuis que les médecins ont quitté le village, la pharmacie a vu son chiffre d'affaires baisser de 65%, explique son propriétaire Yves Caill, venu de métropole il y a 14 ans.   Lui met un point d'honneur à maintenir les salaires de ses deux employés, pourtant au chômage technique: "Je ne sais pas combien de temps je vais tenir. Je n'ai rien d'autre, si je ferme, je suis retraité clodo", cingle le sexagénaire.   

"Quand on arrête l'activité principale, le poumon économique, il y a un effet boule de neige", convient Jean-Patrick Toura, maire de Thio dont il est originaire. Le risque d'une "désertification" totale est réel, déplore l'édile. Les discussions se poursuivent lundi avec la SLN, favorable à une reprise de l'activité selon M. Toura. Sollicitée, la société n'a pas souhaité s'exprimer.    

- "Gâchis" -    

La pause, assure le maire, aura au moins laissé le temps de "repenser le modèle socio-économique" autour de la mine, après plus d'un siècle d'exploitation "au détriment" des riverains. Dans ce bastion indépendantiste, la rancoeur envers cette vitrine économique, perçue comme un symbole de la prise de possession de l'archipel par la France, est profondément enracinée. Elle alimente depuis des décennies les grèves et les blocages, récemment en raison d'une route qui traverse les terres autochtones pour atteindre le port.

"Depuis 150 ans d'exploitation du minerai, les tribus n'ont rien. On doit bénéficier des retombées de l'argent du nickel", revendique Joseph Nepamoindou, chef de clan de la tribu de Saint-Paul, dénonçant également la "pollution de la rivière" en contrebas de la mine. Le blocage actuel est un "grand gâchis", juge pour sa part Mickaël Maperi, 59 ans, parti à la retraite juste avant les émeutes, après 35 ans chez SLN.   

De sa maison en bois, sur laquelle ses casques de chantier verts sont toujours suspendus, on aperçoit le téléphérique qui faisait autrefois descendre le précieux caillou anthracite par bennes jusqu'à la vallée. Pour l'ex-syndicaliste, barbiche blanche et physique puissant hérité de trois décennies comme ouvrier, la société minière est à la croisée des chemins. Mais si elle relance l'activité, elle devra "ne pas reproduire les mêmes erreurs, ne pas regarder que le chiffre d'affaires", conseille Mickaël Maperi.   

Pour réconcilier la mine et Thio, il a une idée : "Un Kanak doit en prendre la tête".


0 COMMENTAIRE(S)

Aucun commentaire pour le moment


ACHETER
un exemplaire
version papier ou PDF
Dernières infos en ligne

05.05.2026 | Maurice

The Lux Collective nomme Aubrey Wang à la direction générale du LUX Chongzuo Guangxi



Lire
commentaires Réagir
30.04.2026 | France

Sophie Binet (CGT) exhorte le gouvernement à inscrire



Lire
commentaires Réagir
30.04.2026 | France

Immobilier locatif : une étude de Lokimo identifie les villes les plus rentables en 2026 avec des rendements jusqu'à 9,5 %



Lire
commentaires Réagir
29.04.2026 | Maurice

La MCB lance un parcours 100 % digital pour investir dans les Mutual Funds



Lire
commentaires Réagir
23.04.2026 | Réunion

Logement social : les bailleurs alertent sur une baisse annoncée des financements en 2026 à La Réunion



Lire
commentaires Réagir
23.04.2026 | Maurice

À Maurice, L'Atelier Végétal d'Alain Gernigon développe une nouvelle approche de l'art vivant



Lire
commentaires Réagir
20.04.2026 | Maurice

Maurice accélère pour capter les flux financiers en quête de stabilité



Lire
commentaires Réagir
19.04.2026 | Maurice

LUX Belle Mare intègre le réseau Virtuoso et renforce son positionnement dans l'hôtellerie de luxe*



Lire
commentaires Réagir
14.04.2026 | Réunion

Gao Shan Pictures doublement sélectionné au Festival de Cannes 2026



Lire
commentaires Réagir
13.04.2026 | Réunion

Edena Boissons adapte temporairement son organisation pour sécuriser l'approvisionnement en 2026



Lire
commentaires Réagir
12.04.2026 | Maurice

Maurice accueille la première édition du MCB Ladies Classic, inscrite au Ladies European Tour



Lire
commentaires Réagir
12.04.2026 | Réunion

DL Développement célèbre 20 ans d'activité dans l'audit et le conseil opérationnels



Lire
commentaires Réagir
11.04.2026 | Réunion

"Maman Danse Aswar" : une quatrième édition annoncée à Saint-Pierre le 18 avril



Lire
commentaires Réagir
10.04.2026 | Réunion

À La Réunion, 20 ans d'engagement pour l'inclusion dans la fonction publique mis à l'honneur



Lire
commentaires Réagir
10.04.2026 | France

Opco EP mobilise près de 72 millions d'euros pour les CFA depuis 2020 et lance un nouvel appel à projets en 2026



Lire
commentaires Réagir