Drogues à La Réunion, le monde économique appelé à prendre sa part

Photo Memento

Près de 500 représentants d’entreprises, élus, responsables associatifs, professionnels de santé et services de l’État se sont réunis au siège du Crédit Agricole de La Réunion. Face à l’accélération des trafics et des consommations, cette soirée devait ouvrir une nouvelle étape, celle de la mobilisation des employeurs en faveur de la prévention, du repérage et de l’accompagnement.

La forte participation constitue déjà un signal. Un lundi soir, près de 500 personnes, dont de nombreux dirigeants et responsables institutionnels, ont accepté de consacrer plusieurs heures à la progression des drogues et à leurs conséquences sur la société réunionnaise. Pour les organisateurs, cette affluence montre que le monde économique a décidé de « regarder la réalité en face et de prendre sa part ».

La rencontre prolonge la mobilisation engagée le 26 juin dernier à l’Université de La Réunion, où près de 500 représentants des forces vives de l’île avaient adopté une déclaration commune contre les drogues. Depuis, la démarche avance par secteurs. Après la communauté du Grand Port maritime, les entreprises étaient cette fois directement sollicitées. La communauté aéroportuaire et les représentants des cultes devraient être prochainement associés.

Un phénomène qui prend de l’ampleur

Les données présentées au cours de la soirée confirment une situation préoccupante. En 2025, 60 kilos de cocaïne auraient été saisis à La Réunion. En moyenne, une mule serait interceptée chaque semaine. Au centre de tri postal, près de 1 000 colis contenant de la drogue auraient également été saisis durant la même année.

Selon les éléments communiqués par les douanes, le nombre de saisies réalisées annuellement doublerait depuis 2020. Une augmentation qui ne traduit pas uniquement une meilleure efficacité des contrôles, mais aussi la montée en puissance d’un marché convoité par les trafiquants.

La situation des jeunes nourrit particulièrement les inquiétudes. À 17 ans, l’expérimentation de la MDMA ou de l’ecstasy atteindrait 5,7 % à La Réunion, contre 2 % dans l’Hexagone. Un niveau presque trois fois supérieur.

« Ce ne sont pas que des statistiques. Ce sont nos enfants, nos salariés, nos familles », a-t-il été rappelé. La réponse doit ainsi conjuguer le démantèlement des réseaux, l’accompagnement des personnes touchées, le soutien aux proches et la prévention avant la première consommation.

Réprimer l’offre, mais aussi réduire la demande

Le préfet a réaffirmé la détermination des forces de sécurité et de l’autorité judiciaire. Police, gendarmerie, douanes et justice poursuivent leur travail coordonné afin d’intercepter les produits et de frapper les filières.

« Les interceptions et les saisies ne sont pas les signes de notre submersion. Elles témoignent aussi de notre vigilance et de notre détermination à frapper les réseaux », a-t-il souligné.

La répression ne peut cependant constituer l’unique réponse. Les services de l’État veulent désormais agir davantage sur la demande, en accompagnant les jeunes en situation de mal-être, les salariés soumis à une forte pression et toutes les personnes susceptibles de basculer dans une consommation régulière.

L’enjeu est aussi économique. Tant qu’une demande existe, une offre cherchera à y répondre. Après plusieurs décennies de lutte contre les trafics, les autorités reconnaissent que la seule répression ne suffit pas à enrayer le phénomène.

L’entreprise confrontée aux conséquences des addictions

La consommation de drogues relève parfois d’un choix individuel, mais ses conséquences dépassent rapidement la personne concernée. Dans le monde professionnel, elles peuvent provoquer des accidents du travail, de l’absentéisme, une perte de vigilance, une dégradation des relations entre collègues ou des tensions au sein des équipes.

Une addiction peut également entraîner une succession de ruptures. La perte de l’emploi fragilise la situation financière, le logement et les relations familiales. Elle peut ensuite favoriser le recours à la délinquance pour financer la consommation.

« Une consommation peut sembler individuelle, mais ses conséquences ne le sont jamais. Tous ici, nous payons le prix de la drogue », a averti le préfet.

Les entreprises n’ont évidemment pas vocation à devenir des commissariats, des tribunaux ou des services spécialisés en addictologie. Elles peuvent néanmoins informer leurs équipes, créer un cadre permettant de parler sans crainte, repérer les changements de comportement et orienter les salariés en difficulté vers les professionnels compétents.

L’État et les organismes spécialisés qu’il soutient doivent accompagner les employeurs dans cette démarche. Une mobilisation des organisations représentatives des salariés est également annoncée afin d’associer syndicats et patronat à cette politique de vigilance et de prévention.

Saint-Denis agit aussi comme employeur

La Ville de Saint-Denis a présenté le travail engagé depuis 2022 en matière de prévention des conduites addictives, renforcé depuis 2023 avec le soutien de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives.

En 2025, la collectivité affirme avoir mené 28 actions de prévention, sensibilisé 78 commerces et touché directement plus de 300 personnes. Des interventions sont également organisées auprès des parents, la prévention commençant souvent dans le cadre familial.

Lorsque des consommations ou des conduites à risque sont détectées, les personnes concernées peuvent être dirigées vers les consultations jeunes consommateurs, les centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie ou les services spécialisés du CHU.

La municipalité entend également assumer ses responsabilités d’employeur. Elle prévoit de former des professionnels au repérage des conduites addictives et de formaliser un protocole confidentiel d’accompagnement et d’orientation pour les agents rencontrant des difficultés.

« Notre responsabilité d’employeur, c’est de prévenir, de protéger et de savoir accompagner sans jugement et sans stigmatiser », a défendu la représentante de la Ville.

Le Crédit Agricole mobilise ses agences

Hôte de la soirée, le Crédit Agricole de La Réunion et de Mayotte veut lui aussi participer à cette dynamique. Signataire de la charte d’engagement, l’établissement bancaire a déjà lancé des actions de sensibilisation dans les 60 agences de son réseau.

Un film conçu en interne pour informer les collaborateurs a notamment été présenté. Le Crédit Agricole se dit disposé à mettre ce support à la disposition d’autres entreprises souhaitant lancer leurs propres actions.

Pour l’établissement, cette rencontre ne doit pas constituer une fin, mais le point de départ d’un réseau d’entreprises mobilisées aux côtés de l’État, des collectivités et des professionnels de l’accompagnement.

La Réunion encore en mesure de réagir

Selon le préfet, La Réunion conserverait environ dix années de retard sur la progression des drogues observée dans l’Hexagone et aux Antilles. Mais cet écart se réduit rapidement, sous la pression des trafiquants qui considèrent l’île comme un marché à conquérir.

Le territoire disposerait néanmoins d’un atout majeur, la force de ses liens familiaux, professionnels et communautaires. Cette proximité permet encore de remarquer une absence inhabituelle, un changement de comportement ou un silence inquiétant.

La mobilisation recherchée ne consiste donc pas seulement à multiplier les déclarations. Elle doit déboucher sur des dispositifs applicables dans les entreprises, des actions de sensibilisation, la formation des encadrants et la création de relais vers les professionnels de santé.

« Ce soir, ne faisons pas un constat de plus. Faisons le premier pas », ont appelé les organisateurs. Un message destiné à faire de la lutte contre les addictions une responsabilité collective, au service de la jeunesse, des salariés et de l’avenir de La Réunion.

memento.re


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