Intelligence artificielle : quand la recherche de productivité se transforme en surveillance des salariés

L’intelligence artificielle s’impose progressivement dans les entreprises, promettant des gains de productivité et une meilleure organisation du travail. Mais derrière ces avantages se développe une nouvelle forme de surveillance des salariés, parfois invisible et particulièrement intrusive. Une évolution qui soulève des interrogations juridiques, sociales et éthiques, y compris pour les entreprises réunionnaises.

L’intelligence artificielle ne se contente plus d’automatiser des tâches ou d’assister les collaborateurs dans leur travail quotidien. Elle permet désormais aux entreprises d’analyser en permanence les activités de leurs salariés, d’évaluer leurs performances et, dans certains cas, de détecter des comportements considérés comme insuffisamment productifs.

Des solutions développées notamment par Anthropic, Google ou d’autres acteurs technologiques peuvent être intégrées à des systèmes de gestion capables d’exploiter de nombreuses données professionnelles. Les outils de suivi ne se limitent plus aux horaires de connexion ou aux résultats commerciaux. Ils peuvent également analyser les échanges numériques, les habitudes de travail et les interactions entre collaborateurs.

Cette évolution marque une nouvelle étape dans la transformation numérique des entreprises, mais pose une question fondamentale : jusqu’où un employeur peut-il aller pour mesurer la productivité de ses salariés ?

Des outils capables d’analyser le travail quotidien

L’utilisation de l’intelligence artificielle dans les ressources humaines et le management ouvre des possibilités inédites.

Certaines solutions permettent d’analyser les échanges professionnels, les calendriers, les documents produits ou encore l’utilisation des logiciels. L’objectif affiché est généralement d’identifier les difficultés organisationnelles, d’améliorer la répartition des tâches et de mesurer l’efficacité des équipes.

Mais ces mêmes fonctionnalités peuvent être détournées vers une surveillance individualisée des collaborateurs.

L’analyse automatisée des messages, des temps de connexion ou des activités informatiques peut ainsi permettre de reconstituer une partie du quotidien professionnel d’un salarié, parfois sans qu’il ait pleinement conscience de l’étendue des informations collectées.

La frontière entre l’optimisation de l’organisation et le contrôle permanent devient alors particulièrement ténue.

Un phénomène qui prend de l’ampleur

Selon un rapport de l’OCDE publié en 2025, 35 % des managers interrogés dans six pays occidentaux indiquent que leur entreprise a adopté au moins une solution de management algorithmique destinée à évaluer les travailleurs.

Cette tendance est particulièrement développée aux États-Unis, où plusieurs grandes entreprises utilisent déjà des dispositifs automatisés pour mesurer certains aspects de l’activité de leurs collaborateurs.

Dans les secteurs de la logistique, de la distribution ou des services, ces systèmes peuvent notamment analyser les cadences, les déplacements, les temps de pause ou la réalisation des tâches.

L’intelligence artificielle permet désormais d'aller plus loin en croisant différentes sources d’informations pour produire des évaluations individuelles.

Le risque est de voir apparaître une gestion du personnel reposant davantage sur des indicateurs algorithmiques que sur l’appréciation humaine du travail accompli.

Des pratiques qui suscitent des controverses

Plusieurs entreprises technologiques ont déjà été confrontées à des critiques concernant l’utilisation des données professionnelles de leurs salariés.

Aux États-Unis, des employés de Meta ont notamment contesté l’utilisation présumée d’outils algorithmiques dans l’évaluation des performances et les décisions de gestion du personnel. L’entreprise conteste ces accusations.

En Europe, la société américaine Scale AI a été mise en cause par plusieurs organisations syndicales et associations pour des pratiques présumées de surveillance de salariés et de collecte excessive de données personnelles.

Ces controverses illustrent les difficultés rencontrées par les entreprises lorsqu’elles déploient des technologies dont les capacités d’analyse dépassent parfois les usages initialement annoncés.

La question ne concerne d’ailleurs pas uniquement les grandes multinationales. Avec la démocratisation des logiciels d’intelligence artificielle, des dispositifs similaires deviennent accessibles aux petites et moyennes entreprises.

Une réglementation européenne protectrice

En France, la surveillance des salariés est strictement encadrée par le Code du travail et le Règlement général sur la protection des données (RGPD).

Un employeur peut contrôler l’activité professionnelle de ses collaborateurs, mais les dispositifs utilisés doivent poursuivre un objectif légitime, être proportionnés et respecter les droits des personnes concernées.

Les salariés doivent notamment être informés des dispositifs de collecte et de traitement de leurs données personnelles.

Le déploiement d’outils d’intelligence artificielle destinés à évaluer les performances ou les comportements professionnels peut également relever des obligations prévues par le règlement européen sur l’intelligence artificielle, l’AI Act.

Certains systèmes utilisés dans le recrutement, l’évaluation ou la gestion des travailleurs sont ainsi considérés comme présentant un risque élevé, ce qui implique des exigences particulières en matière de transparence, de contrôle humain et de gestion des risques.

L’utilisation de l’intelligence artificielle ne dispense donc aucunement les employeurs de leurs obligations légales.

La confiance plutôt que le contrôle permanent

L’intelligence artificielle constitue indéniablement un instrument de transformation du management. Elle permet d’identifier des dysfonctionnements, de mieux organiser certaines activités et d’accompagner les décisions des dirigeants.

Mais son utilisation soulève une interrogation plus profonde sur l’évolution du monde du travail.

La performance d’un salarié peut-elle réellement se résumer à des données, des statistiques et des comportements analysés par un algorithme ?

La créativité, l’expérience, l’esprit d’initiative ou encore la qualité des relations humaines demeurent difficiles à mesurer automatiquement.

Le véritable enjeu pour les entreprises ne sera donc pas de disposer des outils de surveillance les plus performants, mais de savoir utiliser l’intelligence artificielle pour améliorer le travail sans transformer chaque salarié en une succession d’indicateurs numériques.

Car si l’intelligence artificielle peut contribuer à rendre une entreprise plus productive, elle ne saurait remplacer la confiance, le discernement et le dialogue qui constituent les fondements d’un management responsable.

Mémento


0 COMMENTAIRE(S)

Aucun commentaire pour le moment




ACHETER
un exemplaire
version papier ou PDF
Dernières infos en ligne

08.10.2026 | Maurice

Plus de 70 étudiants réunis à Maurice pour la première édition de Hack the Campus



Lire
commentaires Réagir
07.10.2026 | Maurice

ER Group distingue huit projets lors de la première édition des Ignite Awards à Maurice



Lire
commentaires Réagir
05.10.2026 | Réunion

Commerce extérieur : Premier semestre 2026 — La Réunion importe moins et exporte encore moins



Lire
commentaires Réagir
25.09.2026 | France

TRANSPORT AÉRIEN : Outre-mer, 14 propositions pour tenter de réduire le prix des billets d'avion



Lire
commentaires Réagir
21.09.2026 | France

Finances publiques : Budget 2027, derrière les 54 milliards d'économies, combien faudrait-il réellement dépenser ?



Lire
commentaires Réagir
21.09.2026 | Maurice

Transport aérien : Air Mauritius grimpe chez Skytrax, comment est-ce possible ?



Lire
commentaires Réagir
16.09.2026 | Maurice

Économie/Réseaux internationaux : Joël Narayanin distingué à Maurice lors du sommet économique mondial tamoul



Lire
commentaires 2 Réagir
16.09.2026 | France

Stratégie européenne pour les RUP : Isabelle Le Callennec salue plusieurs avancées mais juge le paquet législatif insuffisant



Lire
commentaires Réagir
15.09.2026 | Réunion

L'IEDOM ouvre les coulisses de l'économie au public le 19 septembre à Saint-Denis



Lire
commentaires Réagir
15.09.2026 | Réunion

Heiko ouvre son premier restaurant ultramarin le 16 septembre à Saint-Pierre



Lire
commentaires Réagir
12.09.2026 | Maurice

Kiruko.mu lance une plateforme RH pour aider les PME à gérer paie, congés et présences



Lire
commentaires Réagir
11.09.2026 | Maurice

Leal Energie lance à Maurice un pack solaire avec stockage



Lire
commentaires Réagir
11.09.2026 | Maurice

Axess et Liqui Moly célèbrent dix ans de partenariat



Lire
commentaires Réagir
10.09.2026 | Maurice

Automobile - Stephane Chasteau de Balyon prend la présidence de la MVDA à Maurice



Lire
commentaires Réagir
10.09.2026 | Maurice

C Mauritius Palmar s'associe à GROUND pour faire évoluer l'offre bien-être de son C Spa



Lire
commentaires Réagir