Le bâtiment et les travaux publics traversent une période particulièrement difficile en Guadeloupe. Selon un sondage Qualistat récemment publié, 91 % des chefs d’entreprise du secteur se déclarent inquiets pour l’avenir de leur société, un niveau qui traduit l’ampleur des difficultés auxquelles est confrontée la filière depuis plusieurs années.
« Mais comment ne pas l’être ! », s’exclame José Gaddarkhan, président de la Fédération régionale guadeloupéenne du BTP (FRBTP), en réaction aux résultats de cette enquête. Pour le dirigeant, la situation est devenue préoccupante, y compris pour les entreprises les plus importantes du secteur. « Quand les gens du milieu commencent à vous parler de suicide, on se rend compte qu’on a passé un cap », alerte-t-il.
Les indicateurs économiques confirment cette dégradation. Selon l’Institut d’émission des départements d’outre-mer (Iedom), le chiffre d’affaires du BTP guadeloupéen a reculé de 9,8 % en 2025. Cette baisse s’inscrit dans une tendance observée depuis plusieurs années. Dans sa synthèse consacrée à l’économie de l’archipel publiée en avril 2026, l’Iedom souligne que le secteur poursuit « son ajustement à une commande publique en baisse ». Les investissements publics, qui constituent traditionnellement un moteur essentiel de l’activité dans l’archipel, se contractent progressivement.
Cette diminution de la commande publique se traduit directement dans les chiffres des marchés. Entre novembre 2024 et novembre 2025, seulement 331 appels d’offres ont été publiés en Guadeloupe, contre 501 sur la même période un an auparavant. Par ailleurs, moins d’un marché sur dix trouve aujourd’hui un attributaire. « Ça veut dire que 90 % des marchés publics ne sont pas pourvus », souligne François Groh, directeur de l’Iedom en Guadeloupe.
Pour José Gaddarkhan, le secteur est enfermé dans un cercle vicieux. Les budgets consacrés aux travaux publics sont arrêtés longtemps avant le lancement des opérations et ne s’adaptent pas à l’évolution rapide du marché ni à la hausse des coûts supportés par les entreprises.
À ces difficultés s’ajoute un contexte international défavorable. Les professionnels dénoncent notamment l’impact du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, entré en vigueur en janvier 2026. Ce dispositif européen impose une tarification sur les produits importés à forte empreinte carbone, parmi lesquels figurent de nombreux matériaux de construction. Une contrainte particulièrement sensible dans les territoires ultramarins où l’essentiel des approvisionnements est importé.
Si la Commission européenne a annoncé travailler à une adaptation du dispositif pour les outre-mer, les inquiétudes demeurent. « Sur le ciment, on perd environ 8 % de compétitivité et les modes de calcul nous laissent craindre des augmentations (...) exponentielles », redoute un acteur du secteur ayant souhaité conserver l’anonymat.
D’autres changements réglementaires alimentent également les préoccupations de la profession. La filière de recyclage des déchets du bâtiment doit être réorganisée à partir de septembre 2026 pour une application complète en 2027. Cette évolution intervient alors que de nombreuses entreprises rencontrent déjà des difficultés à satisfaire leurs obligations sociales et fiscales, pourtant indispensables pour répondre aux appels d’offres publics.
La situation est également aggravée par des contraintes locales. Depuis décembre 2024, la carrière de Deshaies, située dans le nord de Basse-Terre et principal fournisseur de granulats de l’archipel, est à l’arrêt à la suite d’un glissement de terrain ayant détruit une habitation voisine.
Cette fermeture a des conséquences directes sur les chantiers. « Ça fait 18 mois que tout est ralenti pour l’entretien des routes. L’import des granulats pour l’enrobage, c’est un coût multiplié par deux », explique José Gaddarkhan.
Quelques projets continuent néanmoins d’émerger, notamment dans le secteur hôtelier haut de gamme, avec l’annonce de futurs établissements de luxe. Ces perspectives demeurent toutefois insuffisantes pour rassurer des professionnels confrontés à une baisse durable de leur activité.
Certains acteurs voient dans la rénovation du bâti existant une piste de développement. Mais là encore, les obstacles restent nombreux. « Détruire un bâtiment d’une autre époque et le reconstruire, c’est pertinent, mais la loi sur l’artificialisation des sols et les nouvelles normes alourdissent la note », explique un cadre du secteur du BTP. Celui-ci pointe également « la réticence des banques à financer les entreprises ».
Même lorsque les chantiers aboutissent, les entreprises doivent encore faire face à des délais de paiement parfois très longs, notamment de la part des collectivités. Une situation qui fragilise davantage la trésorerie des sociétés du secteur et contribue à diffuser les difficultés du BTP dans l’ensemble de l’économie guadeloupéenne.
memento.fr

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