Le projet de loi de lutte contre la vie chère dans les outre-mer a été déposé au Sénat le 30 juillet 2025 par Manuel Valls[1], alors ministre des outre-mer, au nom du Premier ministre François Bayrou. Ce texte constitue une réponse aux manifestations qui ont secoué la Martinique à l'automne 2024 et vise à répondre à un problème structurel ancien : selon l'Insee, l'écart de prix avec l’hexagone pour les produits alimentaires peut atteindre plus de 40 % en Martinique et en Guadeloupe, jusqu’à 37 % à la Réunion[2].
Le projet de loi a été adopté en première lecture par le Sénat le 29 octobre dernier. Il prévoit quatre titres : Agir pour le pouvoir d'achat et compenser les effets de l'éloignement[3] ; Renforcer la transparence sur les avantages commerciaux consentis aux distributeurs[4], Renforcer la concurrence[5] ; Soutenir le tissu économique ultramarin[6].
Plusieurs mesures phares ont été modifiées ou supprimées lors de l’examen par le Sénat, ce qui en limite à date, la portée. Le texte n’a pas encore été examiné à ce jour par l’Assemblée Nationale.
Quelles sont les principales mesures à retenir ?
1/Le renforcement du bouclier qualité-prix (BQP)
La liste des participants à cette négociation sera publiée par arrêté préfectoral, tout comme celle des absents. Des sanctions administratives sont prévues en cas de non-respect du dispositif. Le fait de ne pas indiquer publiquement sa non-participation au BQP est également sanctionné.
2/ Renforcement de la transparence et des sanctions :
Le non-respect étant sanction par une amende administrative significative pouvant atteindre 1% du chiffre d’affaires annuel hors taxes réalisé en France lors du dernier exercice clos avec mesure de publicité de l’amende au frais du professionnel sanctionné.
De même, les fournisseurs devront communiquer les informations relatives aux avantages commerciaux consentis aux distributeurs locaux et hors des territoires.
Le non respect est également sanctionné par une amende administrative.
Ces obligations s’appliqueront dès l’entrée en vigueur du texte.
Il est certain que ces obligations permettront aux autorités de mieux comprendre les facteurs expliquant les prix élevés et identifier d’éventuelles pratiques abusives ou anti-concurrentielles mais si nous nous plaçons du point de vue des acteurs économiques, cette surcharge de travail administratif peut être un vrai sujet de préoccupation.
En outre, toutes réduction de prix et « avantages publicitaires commerciaux et financiers …obtenus au titre des marges arrière » par un distributeur auprès de son fournisseur non alimentaire, devront être « mentionnés sur les factures d’achat ». Le non-respect entrainant des amendes administratives.
La rédaction de ces dispositions est confuse et par ailleurs les termes utilisés sont à mon sens, inexacts juridiquement. Il serait opportun de clarifier l’article concerné[8].
Une nouvelle pratique restrictive de concurrence est créée pour sanctionner le fait de pratiquer ou obtenir des prix, des délais de paiements, des conditions ou modalités de vente ou d’achat discriminatoires non justifiées par des contreparties réelles au seul motif que les produits sont destinés aux territoires ultramarins.
3/ Renforcer la concurrence :
Ces mesures visent à mieux réguler la domination des grands groupes et à encourager la diversité des acteurs économiques. Elles s’inscrivent selon les sénateurs dans une logique de lutte contre les monopoles et oligopoles.
4/ Soutenir le tissu économique ultramarin
L’objectif affiché est de créer un mécanisme de valorisation de la production locale, en évitant que des produits de dégagement importés ne déstabilisent les marchés locaux par des prix artificiellement bas.
Quelles sont les limites de ces nouvelles règles ?
Malgré ces avancées, le projet de loi souffre de sérieuses faiblesses sur le plan juridique et une terminologie souvent inexacte. Nous nous réservons l’analyse critique une fois le texte définitivement adopté.
Nous avons néanmoins à ce stade quelques pistes de réflexion.
La suppression de l’article visant à exclure le prix du transport du calcul du seuil de revente à perte (SRP) pose question. En effet, l’exclusion du prix du transport dans le calcul du seuil de revente à perte aurait pu permettre une baisse significative des prix des produits importés au bénéfice des consommateurs ultra marins. Pourtant, les sénateurs ont estimé que cette mesure aurait pu renforcer les positions dominantes des grands groupes de distribution et pénaliser la production locale. Raisonner ainsi c’est oublier l’objectif du projet de loi inscrit dans son titre même « lutte contre la vie chère dans les outre mer ». Il serait nécessaire que les députés s’emparent de ce sujet en pensant aux bénéfices de cette mesure pour les consommateurs et leur pouvoir d’achat.
La mise en œuvre du BQP et des autres dispositifs dépend largement de la volonté des acteurs économiques et de la rigueur des négociations. Les écarts de prix, notamment pour les produits alimentaires, restent élevés, et la couverture du BQP ne concerne qu’une partie des dépenses des ménages.
Le renforcement des contraintes administratives édictées à l’encontre des opérateurs économiques qu’ils soient distributeurs ou fournisseurs est particulièrement troublant compte tenu de l’importance des sanctions encourues en cas de non-respect. Il est fort à parier que si ces mesures devaient être maintenues, les grands groupes structurés pourront y satisfaire relativement aisément à l’inverse des petites entreprises et des fournisseurs locaux.
La procédure accélérée étant engagée, le texte devrait être examiné rapidement à l’Assemblée nationale, avec un calendrier législatif condensé visant à permettre une adoption finale avant la fin de l’année 2025, tel était l’objectif initial du gouvernement…
Corinne Hovnanian
Avocate Associée I Partner
Médiatrice certifiée CMAP/ESCP Business School I Mediator
[1] Projet de Loi n°870 de lutte contre la vie chère dans les outre-mer 30 juillet 2025.
[2] Insee Analyses La Réunion • n° 83 • Juillet 2023
[3] Titre I
[4] Titre II
[5] Titre III
[6] Titre IV
[7] Article 6 du Projet de loi voté par le Sénat le 29 octobre 2025
[8] Article 7 bis nouveau du Projet de loi voté par le Sénat le 29 octobre 2025
[9] Article 8 du Projet de loi voté par le Sénat le 29 octobre 2025
[10] Article 8 bis nouveau du Projet de loi voté par le Sénat le 29 octobre 2025
[11] Article 9 du Projet de loi voté par le Sénat le 29 octobre 2025
[12] Article 12 bis nouveau du Projet de loi voté par le Sénat le 29 octobre 2025
[13] Article 13 du Projet de loi voté par le Sénat le 29 octobre 2025
[14] Article 14 du Projet de loi voté par le Sénat le 29 octobre 2025

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