Élus et professionnels craignent pour le métier de piroguier, vital pour 40.000 habitants

Un décret publié en janvier imposant de nouvelles normes aux transporteurs fluviaux de Guyane suscite l'inquiétude. Élus et professionnels dénoncent des règles déconnectées d'un territoire où 40.000 habitants sans accès routier dépendent de la pirogue.

De son côté, la préfecture assure que cette nouvelle "attestation de capacité professionnelle" exigée aux entreprises transportant marchandises et passagers bénéficiera tant à la profession qu’aux usagers. Délivrée par le préfet, elle pourra être obtenue en justifiant d'une activité déclarée de transport fluvial depuis au moins trois ans, en étant titulaire d’un diplôme ou en passant un examen d’aptitude.

En contrepartie, les transporteurs fluviaux recevront "un titre de navigation pour les embarcations professionnelles", a précisé la préfecture de Guyane. Les piroguiers, eux, verront leur métier reconnu par "la création d’un statut professionnel". L’objectif est multiple : "améliorer les conditions d’assurance, renforcer la sécurité et lutter contre la concurrence déloyale", mais aussi mieux encadrer un secteur toujours largement informel.

Sur le fleuve Maroni, plus long fleuve de Guyane (611 km) et autoroute fluviale à la frontière avec le Suriname, seules une dizaine d’entreprises sont déclarées, alors que les pirogues rythment le quotidien. "On a déjà du mal à répondre aux règles pour le transport scolaire, notamment à obtenir une assurance car le fleuve n’est pas considéré comme navigable. Avec l’attestation de capacité, ce sera pire", déplore Madeleine Akatia, gérante de l’entreprise AKM.

Les fleuves guyanais, encore non aménagés, sont navigables au regard de la loi, mais ne relèvent d’aucune classification de gabarit comme ceux de l’Hexagone. "Seuls des assureurs de l’Hexagone acceptent et c’est très cher", souligne Madeleine Akatia, en activité depuis 2009. Et au-delà des contraintes administratives, "pour de nombreux piroguiers illettrés, l’examen sera une épreuve insurmontable", appréhende-t-elle. "Si seulement dix personnes sont en mesure de passer le permis, on fait comment ? Nous devrons tout arrêter".

– "Gestion absurde" depuis Paris –

Des craintes partagées par les élus locaux. Les deux députés de Guyane, Davy Rimane et Jean-Victor Castor (groupe GDR), ont fustigé par communiqué un décret qu’ils jugent "déconnecté des réalités culturelles et humaines locales", y voyant un "exemple de la gestion absurde de la Guyane par Paris". Ils redoutent que ce décret perturbe "tout un pan des activités humaines" de la Guyane enclavée. Le décret considère en effet comme professionnels tous ceux qui pratiquent le transport fluvial, même de façon occasionnelle, une définition large qui pourrait concerner des habitants transportant ponctuellement des passagers ou des marchandises. Le texte définit également comme entreprise "tout groupement ou coopérative de bateliers ou association, même n’ayant pas de personnalité morale".

De son côté, la Collectivité territoriale de Guyane avait validé le projet de décret, tout en émettant des réserves sur "l’absence de mention des assurances couvrant les risques des embarcations" et demandant "le classement des fleuves de Guyane sur une nomenclature +voies navigables de Guyane+". Face aux critiques, la préfecture se veut rassurante. "Les professionnels déjà en exercice ne seront pas impactés", affirme-t-elle. Ils pourront obtenir l’attestation sans formation, "sur justification de leur activité passée". Un arrêté précisera les modalités des voies d’accès à la profession, ajoutent les services de l’État.

Une fois la régularisation en place, la préfecture annonce un renforcement des contrôles fluviaux "afin d’améliorer la sécurité des passagers". Mais avec une difficulté de taille : sur ce fleuve international, les piroguiers français côtoient leurs homologues surinamais, sur lesquels les autorités n’ont aucun pouvoir. En décembre, quatre enfants guyanais d’une même famille sont morts après le chavirement d’une pirogue surinamaise sur le Maroni.

Si les seuls piroguiers français sont encadrés, l’informel sera favorisé "car les gens ne vont pas arrêter de circuler", prévient Michel Aloïké, chef coutumier wayana et patron d’une entreprise fluviale à Maripasoula, commune de 8.000 habitants accessible uniquement par avion ou pirogue. "Plus de contrôles, ça ne me dérange pas. On veut que les choses soient bien faites et respecter la loi", ajoute ce conseiller municipal. Mais selon lui, il faut des règles communes de part et d’autre du fleuve, sans quoi le risque est fort de voir disparaître le savoir-faire et les activités guyanaises au profit du voisin surinamais


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