Madagascar : l'ombre française ravive la colère contre l'ex-colonisateur

"Dégage la France", "Dégage Rajoelina et Macron" : ces pancartes ont fleuri ces derniers jours dans les rues de la capitale malgache. L’ombre présumée de Paris dans l’exfiltration du président Andry Rajoelina a ravivé une colère ancienne contre l’ex-puissance coloniale.

"Les Français nous colonisent encore, alors que nous sommes censés être indépendants", s’indigne Koloina Andrianina Rakotomavonirina, ingénieure de 26 ans rencontrée lors d’une manifestation à Antananarivo. Comme de nombreux jeunes Malgaches, elle ne digère pas la fuite du président Andry Rajoelina dimanche dernier à bord d’un avion militaire français, selon la radio RFI. "C’est injuste qu’ils interviennent dans une affaire pareille", déplore-t-elle.

Le président déchu, dont on ignore toujours la localisation exacte, serait réfugié à Dubaï selon plusieurs sources, après avoir fui le pays en proie à des semaines de contestation. L’Assemblée nationale l’a destitué mardi, ouvrant la voie à l’instauration d’un régime militaire. "Nous ne voulons pas d’un président français pour Madagascar", pouvait-on lire sur une autre pancarte, en référence à la nationalité française d’Andry Rajoelina, révélée en 2023 et mal perçue par une large partie de la population.

Cette perception n’a rien d’étonnant, explique Christiane Rafidinarivo, politologue et chercheuse associée au Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po). "Dans la perception malgache, la France, c’est la colonialité", souligne-t-elle. La colonisation de l’île, officiellement close avec l’indépendance en 1960, reste marquée par de nombreux traumatismes, notamment la répression sanglante de l’insurrection de 1947, qui fit des dizaines de milliers de morts. "Cette perception court dans l’opinion publique et s’active en fonction de l’actualité", analyse-t-elle.

- "Marchandage entre Français" -

Interrogé sur l’exfiltration d’Andry Rajoelina, le président français Emmanuel Macron n’a pas confirmé l’information, se contentant d’exprimer sa "grande préoccupation" face à la situation dans l’île.

Peu avant sa fuite, Andry Rajoelina avait accordé des grâces présidentielles à un Franco-Malgache, Paul Maillot, emprisonné depuis 2021 pour tentative de coup d’État, et à un ancien colonel de l’armée de terre, Philippe François, condamné dans la même affaire et depuis transféré en France. Un "marchandage entre Français", dénoncent de nombreux manifestants.

Arrivé au pouvoir en 2009 à la faveur d’un coup d’État soutenu par l’armée, Rajoelina avait succédé à Marc Ravalomanana, un président réputé proche des États-Unis. Ce dernier accusa alors Paris d’avoir soutenu Rajoelina pour "coloniser à nouveau" Madagascar.

En 2011, Rajoelina, alors président de transition sans reconnaissance internationale, effectua une visite officielle en France, où il fut reçu par Nicolas Sarkozy. "Les gens n’ont pas pardonné à la France d’avoir offert à Rajoelina une forme de légitimité", estime Adrien Ratsimbaharison, spécialiste de la politique malgache. "Ils soupçonnaient aussi Sarkozy de l’avoir aidé financièrement pour renverser Ravalomanana."

Les critiques se sont ravivées après la révélation de la nationalité française de Rajoelina, acquise en 2014 selon le Journal officiel français. Naturalisation pour ses opposants, simple réintégration selon l’intéressé, qui affirme l’avoir obtenue via son père. "Le sentiment anti-français s’est amplifié depuis l’élection de 2023, car l’opposition l’a accusé d’être un agent de la France", observe M. Ratsimbaharison, auteur d’un ouvrage sur la crise de 2009.

Sur fond de rumeurs et de désinformation, certains messages circulant sur les réseaux ont même évoqué, à tort, un déploiement de gendarmes français pour réprimer les manifestations.

- "Marre d’être insulté" -

Si le ressentiment anti-français trouve un terrain fertile, c’est aussi parce que de nombreux grands contrats publics – téléphérique d’Antananarivo, autoroute, infrastructures – ont été attribués à des entreprises françaises. À cela s’ajoutent les rapports humains souvent perçus comme déséquilibrés.

Madagascar attire en effet de nombreux seniors français pour le tourisme sexuel, un fléau dénoncé de longue date. Le pays accueille également des milliers d’emplois délocalisés dans des centres d’appel travaillant pour des entreprises françaises, profitant d’une main-d’œuvre francophone et peu coûteuse : le salaire moyen y atteint environ 800 000 ariary par mois, soit 150 euros.

"J’en avais marre d’être insulté par des Français", confie Mampionona Razafinjoelina, 27 ans, qui a quitté son emploi dans un centre d’appel et participe désormais aux manifestations. Autrefois puissance coloniale majeure en Afrique, la France a vu ces dernières années plusieurs de ses anciennes colonies lui tourner le dos, notamment au Niger, au Mali et au Burkina Faso, après des coups d’État militaires.

En avril dernier, Emmanuel Macron avait effectué une visite à Madagascar, évoquant la nécessité de créer les "conditions du pardon" autour du passé colonial. Il avait alors annoncé la restitution de restes humains de victimes malgaches et le lancement d’un travail conjoint d’historiens. Début septembre, Andry Rajoelina accueillait à Antananarivo trois crânes de victimes des exactions coloniales restitués par la France. Moins d’un mois plus tard, le mouvement de contestation mené par la jeunesse de la "Génération Z" éclatait dans les rues.


0 COMMENTAIRE(S)

Aucun commentaire pour le moment






ACHETER
un exemplaire
version papier ou PDF
Dernières infos en ligne

11.09.2026 | Maurice

Axess et Liqui Moly célèbrent dix ans de partenariat



Lire
commentaires Réagir
10.09.2026 | Maurice

Automobile - Stephane Chasteau de Balyon prend la présidence de la MVDA à Maurice



Lire
commentaires Réagir
10.09.2026 | Maurice

C Mauritius Palmar s'associe à GROUND pour faire évoluer l'offre bien-être de son C Spa



Lire
commentaires Réagir
09.09.2026 | Réunion

578 étudiants internationaux recensés à l'Université pour la rentrée 2026-2027



Lire
commentaires Réagir
09.09.2026 | Maurice

Aegle Cancer Hospital retire une tumeur rétropéritonéale de 15 kg lors d'une opération de huit heures



Lire
commentaires Réagir
20.08.2026 | Maurice

Krispy Kreme ouvrira son premier point de vente à Maurice d'ici la fin de 2026



Lire
commentaires Réagir
19.08.2026 | Réunion

L'OTI Nord veut changer de dimension



Lire
commentaires Réagir
19.08.2026 | Guadeloupe

Iron Bodyfit a ouvert son premier studio en Guadeloupe



Lire
commentaires Réagir
18.08.2026 | Réunion

Banque et pouvoir d'achat : Inclusion financière à La Réunion, le surendettement progresse de 26,7 % depuis janvier



Lire
commentaires Réagir
17.08.2026 | France

FINANCES PUBLIQUES : La dette française va coûter de plus en plus cher



Lire
commentaires Réagir
17.08.2026 | Océan Indien

Cybersécurité : Rentrée scolaire, l'OCOI alerte sur une vague de piratages visant élèves, parents et administrations



Lire
commentaires Réagir
15.08.2026 | Réunion

Grande Distribution : Run Market réduit ses pertes mais reste dans le rouge malgré plus de 200 millions d'euros de chiffre d'affaires



Lire
commentaires Réagir
15.08.2026 | Maurice

Entrepreneuriat : Maurice, la NIC accompagne une première promotion de 30 entrepreneures



Lire
commentaires Réagir
14.08.2026 | Mayotte

Conjoncture économique : À Mayotte, les prix de la construction repartent fortement à la hausse au deuxième trimestre



Lire
commentaires Réagir
14.08.2026 | Maurice

Maurice approuve les modifications du traité de non-double imposition avec l'Inde



Lire
commentaires Réagir