Comment raconter la Chine à un public qui ne la connaît pas ou n’en perçoit que quelques symboles ? Le 26 octobre 2026 à Guiyang, dans la province du Guizhou, Yin Mingming a consacré une conférence à cette question dans le cadre du séminaire journalistique organisé en Chine. Professeure de français et directrice du Centre de recherche sur la communication des pays francophones de l’Université de la Communication de Chine, elle a présenté les ressorts de la communication internationale par les vidéos courtes, de leur conception jusqu’à leur diffusion sur les plateformes numériques.
Intitulée « Communication internationale par les vidéos courtes : de la création à la stratégie de diffusion », son intervention a mêlé analyse des usages numériques, exemples de productions audiovisuelles et réflexion sur la manière dont la Chine entend présenter sa culture à l’étranger. Cuisine, patrimoine, traditions régionales, personnages ordinaires, réseaux sociaux et intelligence artificielle ont servi de fils conducteurs.
La conférence a commencé par une question adressée aux participants : lorsqu’on évoque la Chine, quelles images viennent immédiatement à l’esprit ? La Grande Muraille, le panda géant, le dragon, le Temple du Ciel, les rizières en terrasses, la Cité interdite, Shanghai, le qipao, les nouilles ou encore le tai-chi figurent parmi les représentations les plus fréquemment associées au pays.
Yin Mingming a toutefois défendu une approche dépassant ces seuls symboles. Pour toucher des publics internationaux, la vidéo courte doit selon elle partir de personnages, de gestes, de situations et d’émotions immédiatement compréhensibles, plutôt que se limiter à la présentation de grands monuments ou de concepts généraux.
La formule mise en avant au cours de la présentation résume cette logique : « grands thèmes + petites coupes = récit fort ». Il s’agit de traiter un sujet culturel ou national à travers des histoires à échelle humaine : construire un récit, choisir un point de vue, dégager une idée centrale et favoriser l’interaction avec le public.
Cette approche s’inscrit également dans une orientation plus large de la communication internationale chinoise. Plusieurs interventions et textes du président chinois Xi Jinping ont été cités pendant la conférence, notamment autour de la nécessité de développer une narration propre à la Chine et d’adapter le discours aux publics étrangers. Le rapport présenté au XXe Congrès du Parti communiste chinois faisait également partie des références utilisées pour replacer ces productions audiovisuelles dans cette stratégie de diffusion culturelle.
Parmi les cas étudiés figure Li Ziqi, créatrice chinoise connue pour ses vidéos consacrées à la vie rurale, aux traditions, à la cuisine et à l’artisanat.
Selon les éléments présentés pendant la conférence, elle a activé sa chaîne YouTube le 22 août 2017. Sa première vidéo, consacrée à la confection d’une robe à partir de peaux de raisin, avait cumulé près de 20,4 millions de vues au moment de la présentation.
Pour Yin Mingming, son succès repose notamment sur plusieurs éléments : une forte dimension visuelle, une place réduite laissée au dialogue, une narration compréhensible indépendamment de la langue, une mise en valeur de gestes artisanaux et culinaires, ainsi qu’une réalisation particulièrement travaillée.
Les vidéos mettent également en avant des pratiques culturelles sans passer systématiquement par une explication théorique. La fabrication d’un objet, la préparation d’un plat ou une scène de vie rurale deviennent ainsi des portes d’entrée vers la culture chinoise.
La gastronomie a occupé une place importante dans la conférence. Yin Mingming a rappelé que l’histoire culinaire chinoise s’étend sur plusieurs millénaires et qu’elle varie fortement selon la géographie, le climat, les ressources disponibles, les habitudes locales et la diversité des populations.
La présentation a notamment évoqué les huit grandes traditions culinaires chinoises : Shandong, Sichuan, Guangdong – souvent appelée cuisine cantonaise –, Fujian, Jiangsu, Zhejiang, Hunan et Anhui.
Le contraste entre ces cuisines permet aussi de présenter la diversité du territoire chinois. La cuisine du Sichuan est connue pour ses saveurs puissantes et l'utilisation du poivre du Sichuan, tandis que la cuisine cantonaise privilégie davantage la fraîcheur des ingrédients. Celle du Fujian utilise notamment des bouillons et des produits de la mer, quand le Zhejiang est associé à des préparations plus douces et légères.
Pour la chercheuse, ce type de sujet possède un avantage dans une stratégie internationale : un plat peut être compris visuellement sans nécessiter une connaissance préalable de la Chine.
Le Sichuan a servi d’exemple. La fondue chinoise, ou hot pot, constitue l’un des marqueurs immédiatement reconnaissables de cette région. Mais la communication culturelle peut ensuite conduire le spectateur vers des traditions moins connues à l’étranger.
L’un de ces exemples est le bian lian, généralement traduit par « changement de visage », une technique emblématique de l’opéra du Sichuan.
La présentation situe son développement il y a environ 300 ans, sous le règne de l’empereur Qianlong de la dynastie Qing, entre 1736 et 1795. Les techniques permettant aux artistes de substituer leurs masques en quelques instants restent traditionnellement entourées de secret.
D’après les données présentées lors de la conférence, certains artistes peuvent disposer d’une dizaine de masques et effectuer des changements extrêmement rapides, parfois en quelques secondes. Les interprètes les plus expérimentés pourraient manipuler jusqu’à 24 masques et réaliser une dizaine de changements en moins de vingt secondes.
Ce caractère spectaculaire est particulièrement adapté aux formats vidéo courts.
Yin Mingming a notamment présenté le parcours de Chen Yunge, dite Gloria, étudiante en master de journalisme de la promotion 2021 de l’Université de la Communication de Chine. Originaire de Chengdu, elle s’est intéressée au changement de visage après avoir assisté à une représentation, avant de décider d’en apprendre les techniques auprès d’un maître.
Son parcours a servi d’exemple de la méthode défendue pendant la conférence : plutôt que de simplement expliquer l’histoire de l’opéra du Sichuan, raconter cette tradition à travers le parcours personnel d’une jeune femme qui choisit de l’apprendre et de la transmettre.
La diffusion constitue l’autre grande partie de cette stratégie.
Les productions présentées sont destinées à plusieurs plateformes chinoises et internationales, notamment Douyin, Bilibili, Xiaohongshu, WeChat Channels, YouTube et TikTok.
Yin Mingming a insisté sur la nécessité d’adapter les formats aux caractéristiques de chaque canal. Les comportements du public, le rythme des vidéos, les effets visuels recherchés et les sujets suscitant le plus d’engagement peuvent différer d’une plateforme à l’autre.
Sur Douyin, plateforme chinoise de vidéos courtes, les données étudiées par l’équipe montrent notamment un intérêt important pour les contenus consacrés à la gastronomie et au tourisme. Les bandes-annonces peuvent parfois attirer davantage de vues que les productions complètes, avec une préférence pour des images fortes, un rythme rapide et un message immédiatement identifiable.
Sur Bilibili, les formats plus longs ou les contenus davantage explicatifs disposent également d’un public. Sur TikTok, la présentation a rappelé la dimension internationale prise par la vidéo verticale et la capacité du format court à diffuser rapidement des contenus culturels au-delà du marché chinois.
Les chiffres cités pour 2024 faisaient état de plus d’un milliard d’utilisateurs de TikTok dans le monde, dont environ 148,9 millions aux États-Unis, tandis que plusieurs grands marchés européens dépasseraient ensemble 200 millions d’utilisateurs. La durée moyenne quotidienne d’utilisation présentée dépassait 50 minutes.
Au-delà des chiffres d’audience, l'enjeu est donc de ne pas diffuser un contenu identique partout sans adaptation.
La conférence a consacré une place importante à ce que Yin Mingming présente comme les histoires « petites mais belles » des Chinois d’aujourd’hui.
Le principe consiste à partir de personnes ordinaires et de situations concrètes afin de traiter des sujets plus larges. Les productions peuvent ainsi montrer un artisan, un étudiant, une spécialité culinaire ou une pratique culturelle locale plutôt que commencer directement par un discours général sur la civilisation chinoise.
Deux productions ont notamment illustré cette démarche : un sujet consacré aux paysages et aux habitants du Xinjiang et « Saveur du Sichuan – Mianyang au bout de la langue », construit autour d’une étudiante de première année spécialisée en français et de ses repas quotidiens à Mianyang.
L’objectif exposé est de chercher des points communs entre des publics vivant dans des environnements culturels différents : la famille, la nourriture, l’apprentissage, le travail, la transmission, les difficultés quotidiennes ou les ambitions personnelles.
Yin Mingming a présenté cinq courts métrages réalisés avec ses équipes, dont les liens YouTube ont été communiqués aux participants à l’issue de la conférence. Plusieurs de ces productions ont également obtenu des distinctions entre 2023 et 2024, dans des programmes consacrés à la traduction, aux microfilms scientifiques et à la communication internationale.
La dernière partie de l’intervention a porté sur l’intelligence artificielle.
La présentation a notamment évoqué Ode aux mille automnes, présenté comme la première animation vidéo chinoise générée grâce à l’IA et dont une diffusion sur CCTV-1 était annoncée pour le 26 octobre 2026.
L’arrivée de ces outils modifie déjà plusieurs étapes de la production : génération d’images, animation, traduction, adaptation linguistique ou assistance au montage. Ils peuvent faciliter la production de contenus destinés à plusieurs marchés et accélérer leur adaptation à différentes langues.
Mais Yin Mingming a terminé son intervention par une limite clairement formulée : « L’IA est un outil puissant. Elle peut nous aider à mieux raconter, mais elle ne doit jamais remplacer notre regard humain. »
Dans cette approche, la technologie ne constitue donc pas une finalité. Elle vient compléter le choix du sujet, la capacité à comprendre un public, le regard porté sur les personnes filmées et la construction du récit.
La dernière partie de la conférence est ainsi revenue à une question plus large que celle des réseaux sociaux : comment préserver et transmettre un patrimoine tout en le rendant compréhensible hors de son contexte d’origine ? Les vidéos courtes offrent à la Chine un moyen de faire circuler ses cuisines régionales, ses arts traditionnels et ses histoires individuelles auprès de publics éloignés. Mais leur efficacité dépend moins de l’accumulation de symboles que de la capacité à transformer une tradition, un territoire ou une pratique en histoire accessible à quelqu’un qui découvre la Chine pour la première fois.
memento.fr


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