L’anecdote mérite d’être racontée. Lors d’une émission littéraire télévisuelle, l’écrivain Jean-Marie Gustave Le Clézio a répondu ceci à la question du livrequ’il aurait aimé écrire: Les Marrons de Louis Timagène Houat! Elle nous a été rapportée par Raoul Lucas, historien et sociologue qui a redécouvert, sorti de l’oubli et contribué à di user ce livre, patrimoine de l’histoire réunionnaise, française et mondiale. À la fin des années 1970, alors que Raoul Lucas effectue des recherches à la BNF sur sa thèse en lien avec l’histoire de l’école coloniale à La Réunion, il tombe par hasard sur une fiche qui mentionne “L.-H. Houat: Les Marrons. 1844”.
“Je feuillette le livre et je commence à le lire… Le ciel m’en tombe sur la tête. Je me demande si je n’ai pas la berlue. Je suis censé connaître les archives réunionnaises et je n’ai jamais entendu parler ni de cet auteur, ni du livre. Cela est très perturbant”, se souvient l’historien. L’histoire du roman déroule deux intrigues : l’une autour du marronnage et l’autre, amoureuse, autour d’un couple composé d’une femme blanche et d’un ancien esclave. C’est également un témoignage historique puisque des conversations entre di érents personnages du roman évoquent l’abolition de l’esclavage (pas encore advenue officiellement) et les différents points de vue des esclaves et des marrons sur leur
sort terrible d’alors et l’espoir d’un futur meilleur, libre et heureux. Raoul Lucas se demande si ce n’est pas un ouvrage apocryphe, antidaté, tellement les idées exprimées y sont modernes. “Je reprends ma lecture et découvre que non seulement Houat dit que l’esclavage va être aboli mais que l’île Bourbon sera sauvée par le métissage !”.
En effet, cette découverte est incroyable. Raoul Lucas se rapproche du conservateur de la BNF pour lui demander où se trouvent les “14 jolis dessins” que mentionne la page de titre car ils n’y sont pas. Le conservateur revient les mains vides… Les lithographies seront retrouvées 8 ans plus tard, rangées dans un autre département, celui des estampes. Raoul Lucas se rappelait les avoir vues dans d’autres livres. En e et, certaines avaient servi d’illustrations au phénomène mondial du marronnage dans des ouvrages publiés en portugais et en anglais.
C’est une des pistes que le chercheur va poursuivre pendant des années pour comprendre qui est cet auteur, quel est son parcours, quel est ce livre, en a-t-il écrit d’autres... Il mène une véritable enquête policière pour retrouver des traces et pouvoir reconstituer l’histoire du premier roman réunionnais et de son auteur dans la France.
Les descendants de Louis Timagène
L’histoire rebondit en 1984 alors que Raoul Lucas loge dans la chambre 25 de l’hôtel Desmoulin à Aix-en-Provence. Son regard se porte sur le Minitel et il a l’idée d’y entrer le nom “Houat”. Miracle! Six noms apparaissent. Il relève les téléphones, se rend dans une cabine téléphonique et les compose les uns après les autres. Il pose la même question aux personnes qu’il arrive à contacter : “Avez-vous entendu parler de Louis Timagène Houat ?". Au quatrième appel, une voix d’homme lui demande de se
présenter et lui dit: “Oui, il est l’arrière arrière-grand-père de ma femme”. “Cette dernière, Liliane Houat, me rappelle très vite et décide de faire la route en pleine nuit depuis l’arrière-pays niçois pour discuter avec moi”, raconte-t-il.
Elle aussi avait entamé des recherches sur la vie de son aïeul. Ils croisent leurs informations et, plus tard, Raoul a la chance de rencontrer son père René Houat qui habite Nice, ville qu’il a contribué à libérer en 1944 alors qu’il était Commandant des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) pour la Côte d’Azur. Le combat pour la liberté a continué de couler dans les veines de la famille Houat.
Une autre rencontre exceptionnelle
Marque l’histoire de cette découverte. Ou comment Raoul Lucas a pu récupérer un exemplaire de l’édition originale du roman Les Marrons. Ou comment il s’est retrouvé à faire l’inventaire d’une bibliothèque incroyablement riche, celle de Raphaël Barquissau, écrivain, poète, professeur et intellectuel Saint-Pierrois. “Sa fille Hélène me prend en amitié. À la fin de l’inventaire, elle souhaite me faire un cadeau provenant de la bibliothèque. Elle me tend une édition originale du livre Les Marrons alors même que je n’avais jamais évoqué Houat avec elle ! Quelle joie! Car dans cette édition se trouvent les fameux 14 dessins”, rapporte avec émotion Raoul Lucas.
Suite à l’acquisition en 1988 de cet exemplaire complet et en bon état, Raoul Lucas décide de rééditer Les Marrons avec les éditions du CRI (centre de recherche indianocéanique). La parution est accompagnée de manifestations, conférences, expositions. “La municipalité de Saint-Pierre, dont l’édile est alors Élie Hoarau, l’équipe de la Médiathèque Barquissau, l’imprimerie Graphica ont permis, dans l’urgence, la discrétion et l’e cacité, la réussite du projet dont la symbolique a été décuplée par la présence de René Houat, de son épouse et de leur lle Liliane”, écrit Raoul Lucas dans l’introduction à la dernière réédition de l’ouvrage (2015, EFORES). C’est un succès éditorial et un choc pour La Réunion qui découvre avec sidération les éléments de cette histoire et de ce roman qui dénonce la barbarie de l’esclavage et fait l’éloge du métissage à venir sur l’île préfigurant celui du monde.
En 1998, à l’occasion du 150e anniversaire de la commémoration de l’esclavage, Les Marrons devenu introuvable est réédité par l’AIPDES (association d’insertion pour le développement économique et social) et adapté en spectacle, “Allons Marron”, créé par Daniel Facerias et Mgr Gilbert Aubry. Les recherches sur la vie de Louis Timagène Houat et ses publications ne se sont jamais vraiment arrêtées. La date et le lieu de son décès sont établis seulement depuis 3 ans : le romancier et médecin libre de couleur est décédé à Pau, à 74 ans, le 9 juillet 1883. Des questions subsistent comme celle de sa relation avec les familles royales italiennes et françaises. Le désir de continuer à diffuser ce roman et son histoire à La Réunion est toujours vivace. La fresque littéraire a chant l’ensemble du texte Les Marrons sur les murs du boulevard sud à Saint-Denis a été inaugurée le 23 avril. Elle a été peinte sur une longueur de 410 mètres par l’artiste calligraphe Stéphanie Lebon.

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