
Comme de nombreux Malgaches installés aux Comores, Larissa Razafitiana, 37 ans, possède un étal le long de la route nationale 1 qui mène à Volovolo, le plus grand marché de l’archipel. Elle y vend des chaussures et ce petit commerce lui permet d’envoyer chaque mois entre 50 et 100 euros à sa famille restée à Ambilobe, dans le nord de Madagascar.
Mais cet équilibre pourrait être remis en cause par une loi promulguée le 21 juillet 2026, qui réserve notamment aux seuls Comoriens de naissance certaines activités relevant du petit commerce. Le texte n’est pas encore entré en vigueur, ses textes d’application n’ayant pas encore été publiés.
« Je suis au courant et j’ai très peur. Si on m’interdit de faire du commerce, où vais-je trouver l’argent ? », s’interroge Larissa Razafitiana.
La mesure suscite une vive inquiétude au sein de la communauté malgache aux Comores, estimée à 20 000 personnes, la première communauté étrangère de l’archipel. Elle est composée en majorité de femmes venues pour des raisons économiques.
La situation économique reste difficile dans les deux pays. Selon la Banque mondiale, 45 % de la population vit sous le seuil de pauvreté aux Comores, contre 75 % à Madagascar.
La décision comorienne intervient dans un contexte régional où plusieurs pays ont également cherché à réserver certaines activités économiques à leurs ressortissants. En 2025, la Tanzanie a interdit aux étrangers de détenir et d’exploiter certains commerces dans une quinzaine de secteurs. La question a aussi été évoquée au Kenya, où des propos du président sur les étrangers ont provoqué des violences à l’encontre de petits commerçants étrangers.
En Afrique du Sud, une mosaïque de groupes se présentant comme citoyens, et non le gouvernement, a lancé une vaste campagne contre les immigrés sans papiers. Celle-ci a débouché sur des violences meurtrières et sur le départ de nombreux petits commerçants étrangers.
Aux Comores, les partisans de la nouvelle législation mettent en avant la « souveraineté économique » et la « défense du citoyen comorien ».
« S’il faut ouvrir un petit commerce de proximité, on n’a pas besoin d’étrangers dans ce secteur », affirme Hamidou Mhoma, vice-président de la Nouvelle Opaco, une organisation patronale.
« La loi n’est ni xénophobe ni discriminatoire, c’est une loi de justice sociale (...) le pays a le droit de choisir le type d’investisseurs qui doit venir ici », ajoute-t-il.
Pour l’avocate Faïzat Said Bacar, responsable de l’association féministe Bora, cette législation risque au contraire de fragiliser davantage « un très grand nombre de femmes malgaches, qui déjà, avant de venir aux Comores, étaient relativement précarisées dans leur pays, avec peu de soutiens ».
La disposition suscite également des critiques parce qu’elle concerne les personnes naturalisées comoriennes. « La République assure l’égalité de tous les citoyens devant la loi, sans distinction d’origine », rappelle Mohamed Rafsandjani, docteur en droit public.
« On peut débattre d’un point de vue économique et politique pour savoir quelle est l’efficacité de la mesure mais il y a clairement une dimension xénophobe » dans le fait d’opérer une distinction entre nationaux, estime-t-il.
Cette loi intervient alors que les relations entre les deux États de l’océan Indien ont connu plusieurs épisodes de tension. Les vols directs entre Moroni et Antananarivo ont récemment repris après cinq années de suspension, sur fond de différend lié à un trafic de lingots d’or venus de Madagascar, transitant par les Comores et destinés à Dubaï.
Le 23 août 2026, plusieurs centaines de membres de la diaspora malgache se sont rassemblés dans un stade de Moroni pour réclamer notamment l’ouverture d’une représentation diplomatique sur place.
Le profil professionnel de l’immigration malgache aux Comores a également évolué. Par le passé, les immigrés malgaches étaient notamment professeurs, employés du BTP ou parfois médecins. Beaucoup travaillent désormais comme vendeurs de fruits et légumes, vendeurs de poissons séchés ou coiffeurs. Autant de métiers précaires susceptibles d’être concernés par la nouvelle législation.
« Pour les Malgaches qui sont au pays, les Comores, c’est la France. Surtout que quand on envoie de l’argent, on l’envoie en euros. Pour eux, il y a beaucoup d’argent ici, or la réalité est toute autre », explique Moussa Ravelomantso, président de la communauté malagasy aux Comores, pour décrire l’attrait exercé par l’archipel sur ses compatriotes.
Moussa Ravelomantso dit avoir lui-même connu, il y a plus de 50 ans, une situation comparable à Majunga, grande ville du nord-ouest de Madagascar.
« La communauté comorienne était accusée de voler le travail des Malgaches. Face à la pression, beaucoup étaient partis », se remémore-t-il.
Selon lui, les petits emplois ainsi libérés n’avaient toutefois pas trouvé preneurs : « les Malgaches n’en voulaient pas ».
Source : AFP - memento.fr


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