Non, la presse n'est pas morte. Elle n'a jamais été aussi indispensable ! par GGLP

La presse est-elle en passe de disparaître ? Certains se posent la question, d’autres annoncent déjà sa fin, comme si les réseaux sociaux avaient définitivement remporté la bataille de l’information. Pourtant, le monde dans lequel nous vivons démontre chaque jour exactement le contraire. Jamais nous n’avons eu autant besoin de journalistes, d’enquêtes, de vérifications et de médias capables d’établir des faits.

Alors pourquoi cette conviction persistante que la presse serait condamnée ? Pourquoi confondre la transformation de ses supports avec la disparition de son rôle dans la société ?

Il faut d’abord rappeler une évidence. Les réseaux sociaux diffusent l’information, mais ce sont encore très largement les journalistes qui la produisent, la vérifient et lui donnent sa portée publique. Les exemples ne manquent pas. Mediapart, Le Canard enchaîné et de nombreux titres de la presse traditionnelle continuent de révéler des affaires que certains auraient préféré garder secrètes. L’affaire Epstein elle-même doit une partie décisive de son retentissement aux enquêtes de la presse écrite, notamment celles du Miami Herald, qui ont permis de relancer l'attention sur ce dossier.

Voilà une réalité difficilement contestable. Les grandes révélations ne naissent pas nécessairement sur les réseaux sociaux. Elles sont souvent le fruit d'investigations longues, exigeantes, parfois coûteuses, menées par des rédactions qui engagent leur responsabilité et leur réputation.

Une personne peut parfaitement dénoncer un fait authentique sur un réseau social. Mais combien de ces révélations acquièrent une véritable portée publique avant qu'un média reconnu ne les vérifie, ne les documente et ne les confirme ? C'est précisément là que réside la force irremplaçable de la presse.

La presse ne se contente pas de relayer l'information. Elle la recherche, la confronte et lui donne sa crédibilité.

À l'inverse, les réseaux sociaux sont devenus un formidable terrain de propagation des fausses informations, des accusations anonymes, des manipulations et des théories complotistes. Le terme « fake news », désormais entré dans le langage courant, illustre cette dérive, même si la désinformation existait bien avant Internet. Chacun peut aujourd'hui s'improviser journaliste, dénoncer sans preuve, accuser sans contradiction et présenter une opinion personnelle comme une vérité absolue.

Cela ne signifie pas que tout ce qui circule sur les réseaux sociaux est faux, ni que la presse serait infaillible. Mais la différence est fondamentale. Un titre de presse identifiable engage sa responsabilité à chaque publication. Il peut être contesté, poursuivi, contraint de rectifier ses erreurs. Il doit respecter des règles professionnelles et juridiques que l'anonymat numérique permet trop souvent de contourner.

Et pourtant, certains voudraient nous faire croire que cette presse serait dépassée !

La confusion vient probablement d'une erreur d'analyse majeure. La crise du papier n'est pas la mort de la presse. Lire un article sur un écran plutôt que dans un journal ne signifie pas que l'on a abandonné la presse écrite. Cela signifie simplement que l'on a changé de support.

Un article publié sur Mediapart, sur le site d'un quotidien national ou sur memento.fr reste un article de presse. Il conserve sa valeur journalistique, son travail de vérification, sa ligne éditoriale et la responsabilité de son éditeur. Le numérique ne transforme pas un journal en réseau social. Il lui offre, au contraire, de nouveaux moyens de diffusion, une rapidité accrue et la possibilité de toucher des lecteurs qui ne fréquentaient plus les kiosques.

Il serait donc absurde de mesurer l'avenir de la presse uniquement à travers les ventes de journaux imprimés. Certaines entreprises de presse connaissent de réelles difficultés économiques, personne ne peut le nier. Mais ces difficultés ne démontrent nullement que les citoyens se désintéressent d'une information sérieuse. La progression de certaines offres numériques prouve même le contraire.

Le papier lui-même conserve des atouts considérables. Son confort de lecture, sa dimension matérielle, la possibilité de conserver un numéro, de le transmettre ou de le consulter sans être interrompu par des notifications constituent autant de qualités que le numérique ne remplace pas totalement. Et si certains éditeurs ont abandonné l'imprimé, d'autres continuent d'y investir, convaincus que le journal papier conserve une place particulière auprès des lecteurs.

L'expérience du Mémento illustre cette capacité d'adaptation. À La Réunion, notre titre poursuit son développement en associant son édition imprimée à une diffusion numérique qui élargit son audience. Ce ne sont pas deux presses différentes, mais deux façons complémentaires de faire vivre une même exigence éditoriale.

Il existe également une dimension trop souvent oubliée. La presse est un marqueur de l'identité d'un territoire. Elle accompagne son développement, raconte ses transformations, conserve la mémoire de ses entreprises, de ses institutions, de ses réussites comme de ses difficultés. À travers ses archives, elle constitue une part de notre histoire collective. Les réseaux sociaux enregistrent des réactions immédiates. La presse, elle, construit aussi une mémoire durable.

Mais un autre danger apparaît aujourd'hui. Certains semblent vouloir imposer à la presse les comportements qui dominent les réseaux sociaux. Ils attendent d'un journaliste qu'il confirme leurs convictions, qu'il épouse leurs opinions ou qu'il ne publie que les informations qui les arrangent. Toute contradiction devient une attaque, toute enquête dérangeante une prise de position.

C'est une dérive préoccupante.

La liberté de la presse ne consiste pas à écrire ce que chacun souhaite entendre. Elle consiste précisément à pouvoir publier ce que certains préféreraient taire, à condition que les faits soient établis. L'indépendance journalistique n'est pas une faveur accordée par les lecteurs, les entreprises ou les responsables politiques. Elle est une condition essentielle de la démocratie.

Il faut donc peut-être inverser le raisonnement. Ce n'est pas la presse qui perd sa raison d'être, c'est notre rapport à la vérité qui traverse une crise. Dans un univers saturé de commentaires, d'images sorties de leur contexte, de rumeurs et désormais de contenus artificiellement générés, la valeur d'une information vérifiée ne peut que devenir plus précieuse.

La presse doit évidemment continuer à se transformer. Elle doit conquérir de nouveaux publics, inventer des modèles économiques viables et maintenir une exigence de qualité irréprochable. Son avenir n'est pas garanti par sa seule utilité démocratique. Il dépend aussi de sa capacité à financer durablement le travail journalistique.

Mais confondre ces défis avec une disparition annoncée relève d'un contresens historique.

La presse a traversé l'arrivée de la radio, celle de la télévision, puis la révolution d'Internet. À chaque étape, certains ont prédit sa disparition. À chaque fois, elle a dû se réinventer. Aujourd'hui, les réseaux sociaux bouleversent une nouvelle fois les habitudes, mais ils n'ont supprimé ni le besoin d'enquêter, ni celui de comprendre, ni celui de disposer d'informations fiables.

Bien au contraire.

La presse n'est pas condamnée par le numérique. Elle peut y trouver une nouvelle puissance. Ce qui doit nous inquiéter, ce n'est pas qu'un lecteur abandonne le papier pour son téléphone. C'est qu'il abandonne une information vérifiée au profit d'une affirmation anonyme, simplement parce qu'elle conforte ses convictions.

La bonne presse n'est pas celle qui prétend détenir toutes les vérités. C'est celle qui cherche les faits, accepte la contradiction, reconnaît ses erreurs et poursuit ses enquêtes malgré les pressions.

À chaque scandale révélé, à chaque information inédite, à chaque enquête qui fait progresser la connaissance publique, elle démontre qu'elle demeure indispensable.

Alors non, la presse n'est pas morte. Elle change, elle résiste, elle se réinvente. Et dans un monde où chacun peut désormais publier n'importe quoi, son rôle n'a peut-être jamais été aussi essentiel.

Car sans presse libre, indépendante et exigeante, il ne peut y avoir de véritable liberté d'informer. Et sans liberté d'informer, il ne peut y avoir de démocratie pleinement éclairée.

GGLP


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